• Mort d’Anne Bert, l’euthanasie en question

    Photo de Roxane Guichard

    par Benjamin Drouadaine, le 2/10/2017

    La romancière, touchée par une maladie incurable, a dû se rendre en Belgique pour pouvoir mettre fin à ses jours. Un décès qui remet la lumière sur le suicide assisté en France.
    Elle a finalement pu mourir comme elle le voulait, mais loin de son pays. L’écrivaine Anne Bert est morte ce lundi 2 octobre, à l’âge de 59 ans, au service de soins palliatifs d’un hôpital de Belgique. Elle a pu y recevoir une injection létale en toute légalité, le suicide assisté étant autorisé dans le plat pays.
    Anne Bert avait à de multiples reprises fait part de son souhait de mettre fin à ses jours à cause de son état de santé. Elle était touchée par une sclérose latérale amyotrophique, aussi appelée maladie de Charcot, une maladie neurodégénérative incurable qui entraîne une paralysie progressive du corps jusqu’à l’asphyxie. « Je ne peux plus me nourrir ou me coucher seule, je n’arrive parfois plus à avaler, je vis comme un animal » déclarait-elle d’ailleurs il y a un mois, dénonçant également une « hypocrisie » française quand à la question de l’euthanasie.
    Les réactions de personnalités s’enchaînent depuis l’annonce du décès de l’auteure, souvent pour saluer son geste et sa volonté de faire de sa mort un acte politique. « Anne Bert est partie comme elle le voulait. Je pense à ses proches. Je n’oublierai jamais sa force, son amour de la vie et de la liberté ! » déclare sur son compte Twitter Jean-Luc Romero, président de l’Association pour le Droit de Mourir dans la Dignité. « Bravo à elle pour son courage et pour son combat pour le droit de mourir dans la dignité » a fait savoir de son côté Christophe Najdovski, maire adjoint écologiste de la ville de Paris.
    La fin de vie est un sujet encore clivant en France. La loi Leonetti de 2005 permet aux malades de faire cesser leur traitement lorsqu’ils l’estiment nécessaire, elle interdit également l’obstination déraisonnable de la part des médecins. Mais les partisans du suicide assisté dénoncent cette loi qu’ils considèrent insuffisante, principalement parce qu’elle ne permet pas d’abréger la vie par une injection comme l’a choisie Anne Bert.

    Anne Bert a dû se rendre en Belgique pour pouvoir mettre fin à ses jours. Un décès qui remet la lumière sur le suicide assisté en France.

  • La Russie va fournir un accès Internet à la Corée du Nord

    Kim Jong Un et son état major, AFP PHOTO / KCNA VIA KNS
    Kim Jong Un et son état major, AFP PHOTO / KCNA VIA KNS

    Benjamin Drouadaine, 04/10/2017

    La décision d’une entreprise russe des télécommunications pose d’importantes questions au niveau mondial alors que Pyongyang est au cœur d’une crise internationale de grande ampleur.

    Symbole d’ouverture pour l’un des pays les plus renfermés au monde ou inquiétante banalisation d’un régime politique répressif, la question reste en suspend. On peut néanmoins se la poser après la mise en place d’une nouvelle liaison Internet avec la Corée du Nord. C’est la société TransTeleKom, détenue en majorité par l’État russe, qui s’est chargée d’assurer cette nouvelle connexion.

    Ce serait ainsi près de 60 % du trafic nord-coréen (contre 40 % pour le concurrent China Unicom) qui serait à présent fourni par TransTeleKom. L’entreprise a déclarée dans un communiqué avoir concrétisé un contrat signé avec Korea Posts and Telecommunications Corp en 2009.

     

    Des enjeux géopolitiques

    Vu les conditions générales du contrat, il semble bien improbable que le gouvernement russe n’ait pas donné son accord pour la réalisation de ce dernier, au risque de se mettre définitivement à dos l’Amérique de Donald Trump, qui ne tarissait pourtant pas d’éloges sur son homologue Vladimir Poutine. À l’heure où la Russie est accusée d’ingérence dans la politique américaine, soutenir le grand ennemi nord-coréen ne semble pas aider à la réconciliation.

    L’intérêt de passer des accords avec la République populaire peut tout de même s’avérer certain. N’ayant pas de raisons de soutenir une Corée du Nord indépendante et puissante, la Russie pourrait, en contrôlant une partie du trafic Internet, insérer sa partenaire dans une relation de dépendance, ce qui pourrait calmer ses ardeurs bellicistes.

    L’enjeu pourrait être tout autre du côté nord-coréen, car engager des relations économiques avec le géant russe lui permettrait de se soustraire quelque peu de l’influence du grand frère chinois. L’économie de la Corée du Nord dépend encore très majoritairement de ses relations avec l’Empire du Milieu.

     

    Un usage controversé d’Internet

     

    Si le niveau de connectivité devrait de toute façon rester peu élevé, les possibles usages du web par le régime de Kim Jong Un devrait bientôt inquiéter le gouvernement américain. Réservé aux touristes et à quelques élites du parti et de l’armée, Internet est surtout une redoutable arme pour les services secrets nord-coréens, accusés à de multiples reprises de se livrer à des attaques informatiques, ou en tout cas, de les piloter depuis la Corée.

    On se souviendra notamment de la cyberattaque mondiale de mai 2017, de celle menée contre le Bitcoin, ou encore celle ayant touchée Sony au moment de la sortie du film The Interview, qui caricaturait Kim Jong Un. Dans tous les cas, Pyongyang avait démenti être à l’origine de ces attaques.

    Malgré tout les enjeux soulevés par l’utilisation d’Internet en Corée du Nord et par le rôle de la Russie dans celle-ci, peu de réactions américaines sont à relever. Il faut dire que dans le contexte d’escalade nucléaire entre les deux pays, l’affaire tombe un peu comme une goutte d’eau dans un océan en pleine tempête.

  • « Sale trans », une haine encore tenace

    manifestation anti transphobie du 18/10/2014
    Manifestation de acceptess-t le 18 Octobre 2014 pour les droits des personnes Trans et contre la transphobie• Crédits : VALENTINA CAMOZZA / Citizenside - AFP

    Par Benjamin Drouadaine

    Devenues de plus en plus visible dans la sphère publique, les personnes trans restent toujours victimes de dénigrements et les discours de haine les visant ne faiblissent pas. La tardive reconnaissance par l’État des trans-identités n’aide pas cette acceptation.

    Lorsque Isaac, Iris, ou Jackie ont pris la parole dans l’émission Zone interdite (diffusée le 12 novembre 2017), ils espéraient enfin se livrer sans tabou. Aborder de façon dépassionnée leur vie de personnes trans et révéler les questionnements qui poussent quelqu’un à ne pas se sentir en accord avec son genre de naissance. Ils auraient en revanche aimer ne pas servir de cible à quelques téléspectateurs en « désaccord » avec leur décision d’assumer leur identité.

    Dans la foulée de la diffusion de l’émission, plusieurs commentaires transphobes, plus ou moins virulents, ont été postés sur les réseaux sociaux comme Twitter.

    « Vu en première diffusion. Aucun travail journalistique. Juste l’écoute complaisante d’une minorité qui vit dans le déni et la négation de soi. Debrief INCENDIAIRE mais vraiment NÉCESSAIRE ici »

    « Quoi ? J’apprends que le « changement de sexe » pour les trans est pris en charge à 100% par la sécu alors que mes traitements pour mes différentes ALD ne le sont pas… Cette époque est à vomir ! »

    « J’ai rien contre les trans et les pd mais bordel si ta un Goro c’est fait pour quelque chose arrêtez vos délires de changement de sexe. Pensez à vos parents même si pour certains ils vous soutiennent. »

    Si ce genre de commentaires n’est pas rare, surtout après les diffusions d’émissions consacrées aux minorités, ils s’inscrivent dans une tendance fort peu favorable aux personnes trans au niveau mondial, avec à la clé des événements tragiques. Ainsi, entre octobre 2016 et septembre 2017, ce sont au moins 325 trans qui ont été assassinés du fait de leur identité, principalement dans des pays encore marqués par l’influence religieuse comme le Brésil, la Turquie, l’Inde, et les États Unis depuis l’arrivée au pouvoir de Donald Trump.

    « Internet tient une place importante »

     Si la situation en France est loin d’être aussi problématique, la tolérance n’y est pas encore la norme absolue. Dans son dernier rapport portant sur l’année 2016, l’association SOS homophobie dénombre 121 témoignages de victimes de transphobie contre 63 en 2015, soit une augmentation significative de ce phénomène.

    « Parmi les contextes de cas de transphobie rapportés cette année, Internet y tient une part importante », peut on lire dans ce même rapport, « nombreux-ses sont les «trolls» qui, profitant de l’anonymat offert par le Net, se déchaînent. Parfois, ce sont de véritables appels au meurtre, un délit qui n’est malheureusement pas si rare sur les réseaux sociaux ».

    Les messages de haines en ligne ne sont pourtant que le miroir de la réalité quotidienne de la transphobie, « forte discrimination, insultes, et agressions physiques violentes » font aussi partie du quotidien de nombreuses victimes. Du côté de l’Association Nationale Transgenre (ANT), on met en cause le rôle de l’état dans la perpétuation du sentiment anti trans. « Les pouvoirs publics n’engagent aucune politique ambitieuse et volontariste pouvant donner l’exemple aux nombreux pays où la transphobie sévit violemment », peut-on lire dans son dernier communiqué à l’occasion de la journée du souvenir trans (20 novembre).

    Plus grave encore selon l’association, « l’État organise encore une transphobie judiciaire et médicale à travers un changement d’état civil ne s’inscrivant pas dans une procédure libre et gratuite, et en tolérant dans nos hôpitaux publics la présence d’équipes médicales transphobes, maltraitantes et stigmatisantes, qui violent ouvertement les droits des patient·e·s transgenres ».

    Un amendement a pourtant bien été adopté lors du vote de la loi justice 21ème siècle en octobre 2016, il accorde aux personnes trans le droit de pouvoir changer leur état civil devant un tribunal sans forcément passer par une stérilisation médicale. Le texte n’a pas fait l’unanimité parmi les associations LGBT, certaines dénonçant la perpétuation de la judiciarisation du changement d’identité. Une reconnaissance qui avance doucement, alors que la transphobie, elle, ne semble pas s’arrêter de courir.

  • Les soutiens d’Ali Mohammed Al Nmir ne lâchent rien

    Manifestation pour Mohammed Al Nmir
    Photo : organisateurs de la manifestation

    Par Benjamin Drouadaine, 23 novembre 2017

     

    Depuis le mois d’octobre 2015, les défenseurs du jeune opposant saoudien et d’autres condamnés à mort se réunissent hebdomadairement à Paris pour demander leurs libérations. Ils dénoncent également le rôle de la France et des grandes puissances dans la situation en Arabie saoudite.

    À 19h, la nuit est déjà tombée sur Paris en ce jeudi 23 novembre, le ballet de passants qui traversent la place de la République se compose surtout de gens pressés de rentrer chez eux. Seules exceptions, deux groupes de manifestants qui se sont positionnés devant une sortie de métro, à l’ombre de l’imposante statue de Marianne, les premiers sont des militants communistes distribuant des tracts pour dénoncer les violences faites aux femmes.

    De l’autre côté, plus discret bien qu’aussi visible, un tout petit groupe de manifestants (ils ne sont que quatre) arbore fièrement une grande pancarte qui indique le motif de leur présence, « Liberté pour Ali Mohammed Al Nmir ».

    « Nous nous réunissons tous les jeudi »

    Il y a deux ans, le sort de ce jeune chiite, opposant au régime de la dynastie Saoud, avait ému la communauté internationale. Arrêté suite à sa participation supposée à une manifestation, il avait été condamné à mort par décapitation, son corps devant ensuite être crucifié jusqu’à pourrissement de ses chaires. Outre la cruauté de cette condamnation, la procédure judiciaire avait également été montrée du doigt. Selon Amnesty international, le jeune homme aurait été torturé pour lui arracher des aveux.

    Si l’exécution de sa peine a pour l’instant été suspendue, la situation du jeune homme resterait préoccupante. « Il est malade et on ne le soigne pas correctement » fait ainsi savoir Roger, l’organisateur de la manifestation et militant anarchiste revendiqué, « ses parents commencent à peine à recevoir de ses nouvelles, les autorités leurs refusent encore la plupart des droits de visite ».

    De leur côté, les manifestants comptent toujours mettre la pression pour faire valoir la cause d’Ali Mohammed Al Nmir. « Nous nous réunissons tous les jeudis pendant une heure ici à République, on peut se permettre de donner de notre temps pour cet acte de militantisme, Ali, son temps, il le passe derrière les barreaux », déclare ainsi Roger. Le faible nombre de participants ne les découragent pas non plus, « on n’a jamais été plus de vingt, mais ce n’est pas ça le plus important » dit Mark, l’un des manifestants, « ce qui compte, c’est la volonté, on y croit toujours autant et c’est ça le plus important ». Mark met également en avant la constance de leur mobilisation, « on fait ça depuis le 1er octobre 2015, on a souvent changé d’emplacement (ambassade d’Arabie saoudite, parvis des droits de l’homme, place de la République) mais on a toujours répondu présent, même pendant les pires moments de l’État d’urgence ».

    Manifestation pour Ali Mohammed Al Nimr

    Manifestation pour Ali Mohammed Al Nimr

    « La France est un état voyou »

    À travers le cas d’Ali Mohammed Al Nimr, les irréductibles révoltés veulent aussi sensibiliser l’opinion publique au sort de tous les condamnés à mort saoudiens, et entretenir la mémoire de ceux qui ont déjà été exécutés. « Amjad Al Moaybid a été tué pour des raisons semblables à celles que les autorités saoudiennes reprochent à Ali », rappelle ainsi Roger, « la famille Saoud se proclame gardienne des lieux sacrés mais ce sont en fait des gens ignobles qui n’hésitent pas à faire exécuter un jeune homme innocent ».

  • Manifestations : La guerre des chiffres va-t-elle prendre fin ?

    Manifestation

    Par Benjamin Drouadaine

    Cause de plusieurs polémiques dans le passé, le comptage des foules dans les manifestations est un traditionnel terrain de conflit entre la police et les organisateurs. Afin de ne plus dépendre de ces chiffres contradictoires, plusieurs médias viennent d’adopter une nouvelle méthode indépendante. Elle a été présentée par Thomas Legrand, journaliste politique à France Inter, à l’occasion des Assisses internationales du journalisme de Tours.

    La polémique des chiffres avait alors fait presque autant de bruit que le débat de société en question, lorsqu’en 2013, les organisateurs des manifestations contre le mariage homosexuel s’était plaint d’un sous comptage de la part de la préfecture de police de Paris. L’écart était en effet très significatif, 330 000 personnes selon la police contre 1,4 millions selon les organisateurs, soit une différence jusqu’alors jamais vu. La question de la comptabilisation du nombre de manifestants est pourtant un problème récurrent de la vie parisienne, qui revient notamment à chaque mouvement social.

    Afin de faire baisser l’incertitude, une étude sur le sujet avait été commandée en 2015. Elle avait été réalisée par une commission de réflexion menée par la sociologue Dominique Schnapper. Ses conclusions, sans appels, basculaient en faveur de la méthode de la police, présentées comme « la seule opérationnelle ». Celle-ci consiste à poster des agents au dernier étage d’immeuble à deux points du parcours, pour prendre en compte les manifestants qui arriverait potentiellement au milieu du parcours. Le comptage est ensuite effectué à l’aide d’un compteur manuel que l’on active à chaque rangée de manifestants (trottoirs compris), le résultat obtenue est toujours augmenté de 10% pour assurer la marge d’erreur. Une échelle différente de celle adoptée généralement par les organisateurs de manifestations, qui comptent leurs membres à même le sol, en se basant sur le nombre supposé de manifestants par rangées.

    Malgré cette contribution scientifique, la présence de deux chiffres existants par deux acteurs différents pose un problème pour les journalistes. « Nous sommes obligés de donner deux estimations, alors que nous savons très bien que l’un des deux est faux, cela va contre le sens de notre métier de donner de fausses informations », déclare ainsi Thomas Legrand. La solution semble venir du secteur privé, où se développent plusieurs systèmes alternatifs.

    Des méthodes indépendantes

    La société TrenCube a ainsi mise en place une technique basée sur la localisation des téléphones portables connectés au wifi. Si cette méthode n’est pas sans difficultés (manifestants sans téléphone ou n’ayant pas activé le wifi, protection des données personnelles), elle a été présentée comme fiable et sûr par des chercheurs britanniques.

    Mais c’est une autre société qui a tiré son épingle du jeu en France, Occurrence, un cabinet d’études et de conseils en communication, déjà spécialisé entre autres dans le comptage de visiteurs pour des salons professionnels. La technique employée est proche de celle de la police, les compteurs manuels étant remplacés par des capteurs numériques reliés à un ordinateur, la ligne traversée par les manifestants et tracée sur un écran pour apporter une meilleure visualisation.

    Une méthode qui a séduit un groupe de médias parmi les plus renommés (France Bleu, France Inter, France Info, France Culture, l’AFP, Europe1, RMC, BFMTV, CNews, France 2, Mediapart, Le Figaro, Le Parisien, Libération, La Croix et la presse régionale et départementale représentée par l’Union de la presse en région (UPREG)) qui ont décidé d’avoir recours aux services d’Occurrence. « On les a rencontré pour qu’ils nous expliquent leur travail, on s’est concerté, et on en est arrivé à la conclusion qu’ils sont tout à fait honnêtes » déclare Thomas Legrand, qui défend aussi le choix de rémunérer un acteur privé. « On les paye, mais de la même façon que l’on paie un institut de sondage dans le but d’apporter une expertise, pas comme une source qui ne doit en effet pas être rémunérée ».

    Expérimentée à titre de test en novembre 2017 lors d’une manifestation contre la politique « néo-libéral » d’Emmanuel Macron, la méthode d’Occurrence a permis de comptabiliser 8250 manifestants, contre 8000 pour la police et 40 000 pour la CGT. Des chiffres très proches de ceux de la préfecture, mais qui ont tout de même un intérêt, « cela nous permet d’être enfin indépendant et de ne plus dépendre de sources contradictoires » affirme Thomas Legrand. Une façon de ne plus être soupçonné d’être soumis au pouvoir ou aux contestataires, en attendant de possibles accusations de manipulations de la part du « parti médiatique ».

     

     

     

  • Espace Protegé

  • Une société anthropophage

    Mathilde Francou & Lorraine Redaud

     

    A partir d’un simple fait divers, le journaliste vénézuélien Sinar Alvarado explore la société de son pays des années 90. Portrait d’un cannibale, titre de son livre, raconte l’histoire d’un SDF avec des antécédents psychiatriques qui soudainement s’est mis à dévorer ses pairs. Alvarado réalise deux ans d’enquête en se demandant comment la société vénézuélienne a pu créer un cannibale.

    Rien n’était pourtant prédestiné. Adepte de fictions, Sinar Alvarado a longtemps hésité entre écrivain et journaliste. Après moult interrogations et l’influence d’une mère, il opte finalement pour la seconde option. Pigiste, il touche à tous les sujets, jusqu’à une certaine journée de 2004. L’une de ses voisines, s’interroge sur ce qu’est devenu Dorancel Vergas, un sans-abri schizophrène devenu cannibale. Le sang d’Alvarado ne fait qu’un tour : il y a quelque chose à creuser. Il se plonge alors dans les archives du journal El National et propose son sujet à son rédacteur en chef qui le valide le lendemain : « tout est allé très vite ».

    Au départ il écrit seulement un article. Mais après la publication de ce dernier, il a « le sentiment qu’il faut aller plus loin ». Deux ans d’enquête, de multiples entretiens avec la famille de Vergas, trois visites sur les lieux où Dorancel vit, d’innombrables lectures de dossiers psychiatriques et de rapports de police, Portrait d’un cannibale était né.

    Sinar Alvarado livre plusieurs aspects de sa vision du journalisme. « A la sortie de mon livre deux hommes m’ont posé des questions agressives ». Ces hommes étaient les maris des deux sœurs du sans-abri. Ils étaient convaincus que plusieurs faits étaient inventés. « Je leur ai répondu que s’ils n’étaient pas d’accord il fallait noter les endroits qui étaient faux et appeler un avocat pour me poursuivre ». « Chaque chose doit être défendu de cette manière : c’est un idéal que nous devons tous atteindre. Nous devons avoir des preuves et des sources pour tous ce que nous écrivons ».

    Selon lui, lorsqu’un journaliste souhaite s’engager dans une enquête il doit se poser une question, simple mais primordiale : comment un personnage qui semble anodin au premier abord peut avoir des répercussions sur la société et éclairer un aspect de celle-ci ? Le personnage du livre n’est qu’une excuse pour aborder un problème sociétal de fond. Le journaliste a pour rôle « d’apporter des éléments de compréhension de la société et non un jugement ». Le plus important est d’essayer de comprendre le personnage et de ne pas porter une quelconque opinion sur lui. Sinar Alvarado ne voulait pas considérer son personnage comme un fou. Il souhaitait rechercher l’origine de sa violence. S’il juge Dorancel comme le fait le reste de la société, cela revient pour lui à « mettre un linge humide sur une personne qui a de la fièvre », c’est-à-dire ne pas vraiment traiter l’histoire dans son ensemble. Dans le cas de Vergas, le sans-abri est devenu un assassin parce qu’il a été rejeté par sa famille. Sa maladie n’a pas été prise en charge. « C’est devenu un agresseur parce que la société l’a agressée».

    Pourtant loin de se morfondre sur son sort, Alvarado reconnaît avoir été touché par Dorancel. Outre une schizophrénie non traitée, le journaliste en profite pour s’intéresser à la géopolitique d’un territoire. Il dresse le décor d’une vallée où la vie n’a rien de simple, où le travail est dur et acharné et où la période politique est mouvementée. L’atmosphère du livre plonge le lecteur dans une période sombre du Venezuela. Sinar Alvarado gravite autour du fait divers dans une société en mal de repères.

    Loin d’un simple fait macabre étiré en une centaine de pages, Alvarado remet sur le tapis une question : naît-on criminel ou le devient-on ?

  • L’avortement, objet d’écriture et d’engagement

    Par Alix Demaison

    Le colloque international « En soi et hors de soi, l’écriture d’Annie Ernaux » s’est ouvert par une réflexion sur l’engagement de l’écrivain dans l’espace public.

    Isabelle Roussel-Gillet et Aurélie Adler ont d’abord présenté deux communications fondées sur l’œuvre « Regarde les lumières mon amour » publié en mars dernier. Avec cet ouvrage, Annie Ernaux propose un journal de ses visites à l’hypermarché Auchan dans le centre commercial « Les Trois Fontaines » implanté dans la ville de Cergy. La grande surface devient un observatoire idéal pour l’auteure. 130 nationalités s’y rencontrent sans le savoir. Encore une fois, Annie Ernaux peut écrire la vie. Véronique Montémont, troisième intervenante à prendre la parole, a choisi, elle, de réfléchir sur l’avortement comme objet littéraire et politique. Un sujet, très ancré mais trop tu dans nos sociétés, traité dans deux œuvres majeures de l’écrivaine.

    Parler de l’avortement, c’est oser.

    Dans sa communication intitulée « Avorter, scandale », Véronique Montémont met en lumière l’ouvrage autobiographique saisissant qu’est L’Evénement, publié par Gallimard en 2002. A travers cette œuvre, Annie Ernaux y raconte sans détours son avortement clandestin en 1964. Véronique Montémont propose une lecture croisée entre cette œuvre et « Les Armoires vides », édité en 1974, premier texte qui ose déjà aborder l’avortement.

    La maîtresse de conférences rompt avec la tonalité des précédentes interlocutrices. Choisir de parler de l’avortement semble être un acte lui-même engagé. Pour Véronique Montémont, mettre à l’honneur l’écriture d’Annie Ernaux, c’est mettre à l’honneur son courage d’avoir porté dans l’espace public un sujet aussi brûlant que l’avortement. Elle constate, tout comme l’écrivaine, que très peu d’œuvres ont pour objet d’étude l’avortement. Pourtant, presque 300 000 IVG sont pratiquées en France chaque année.

    Au moment où Annie Ernaux écrit « Les Armoires vides », l’IVG n’est pas encore un droit pour les femmes. Oser parler de l’avortement est un geste politique. Avec « L’Evénement », l’auteure dépasse le geste politique pour raconter une expérience fondamentale, indicible, une expérience de la vie, de la mort.

    Au delà du récit autobiographique dramatique, amer et terrifiant que décrit Véronique Montémont par extraits, l’ouvrage semble surtout avoir créé un espace pour penser l’avortement, mais aussi pour le panser. Ce témoignage poignant devient réconfortant pour toutes les femmes qui sont passées par là. Annie Ernaux rend compte de la complexité des émotions liée à un tel cataclysme interne. En ce sens, l’auteure s’engage.

    Témoigner, un devoir

    Le discours devient plus militant. Aujourd’hui, alors que la loi Veil fête ses 40 ans, Véronique Montémont rappelle que l’avortement reste un tabou. Pour preuve, « L’Evénement » a eu peu d’écho dans la sphère médiatique. La loi du silence l’a accompagné. Une loi qui profite aux extrémistes, aux militants d’extrême-droite, aux catholiques intégristes… Le sujet dérange. Un journaliste a même déclaré ne pas pouvoir terminé la lecture de l’ouvrage tant il était écoeuré. La maîtresse de conférences interroge : de quoi faut-il être écoeuré ? De la dureté des mots de l’auteure ? Ou de la violence que subissent les femmes qui avortent ? Elle rappelle qu’aujourd’hui encore, une femme sur dix meurt en avortant, parfois même dans des hôpitaux. Plus qu’un fait, Véronique Montémont évoque une réalité trop silencieuse qui mérite d’être soutenue. « D’où l’importance d’une parole littéraire lucide, courageuse, réflexive, d’une parole sincère, profonde, totale » qu’est celle d’Annie Ernaux.

     

  • Femmes journalistes : perceptions des nouveaux mouvements d’expression

    ITV aux assises du journalisme 2018

    Les pastilles de Jessie Nganga, Mathilde Francou et Nicolas Boraschi

    L’affaire Weinstein, ce puissant producteur de films américains accusé par une centaine de femmes d’agression ou de harcèlement sexuel, a secoué la planète. La parole des femmes s’est libérée mais aussi entendue. Cette révélation a aussi amené les femmes journalistes a demandé une meilleure représentation des femmes dans les hauts postes de direction. Une avancée grandiose qui pose une question : quel futur pour ces mouvements ?

    Cinq femmes journalistes Yolaine de la Bigne, Lauren Bastide, Louise Colcombet, Marie-Christine Lipani et Sandra Muller nous expliquent l’importance de cette lutte et les actions à mettre en place pour changer les choses.


  • Nubia Auveiler

    Nubia a travaillé pendant plusieurs années à l’université de Paris VI (Pierre et Marie Curie) avant d’intégrer il y a  trois ans Gennevilliers. C’est la tête chercheuse en matière de catalogage. Le langage UNIMARC n’a pas de secret pour elle.

  • Zadistes : terrorisme vert?

    Par Anaïs Demont, Christophe-Cécil Garnier, Pierre-Yann Mazari et Gaétan Raoul

    La mort de Rémi Fraisse, jeune opposant à la construction du barrage de Sivens, dans la nuit du 25 au 26 octobre 2014, a poussé les médias français à s’intéresser de plus prêt aux « zadistes », ces militants qui s’opposent aux « grands projets inutiles » en occupant les terrains de leur construction. Ces nouvelles formes d’activisme politique sont représentatives d’un renouveau de la contestation écologique, qui occasionnent sur le terrain, de Sivens à Notre-Dame-des-Landes en passant par Roybon, la fusion de différentes luttes sociales. Les actions menées par ces militants, parfois violentes, souvent pacifistes, ont été qualifiées par certains médias de « terrorisme » ou de « djihadisme » verts. Le recours à de telles appellations, qui a pour conséquence de décrédibiliser les zadistes comme acteurs légitimes pour débattre des choix d’aménagement du territoire, se double d’une difficulté à faire parler, dans les médias traditionnels, des militants qui se méfient des journalistes et préfèrent produire leurs propres journaux et sites internet. Des plateaux de télévision aux cabanes de Notre-Dame-des-Landes, les enquêteurs révèlent ici la complexité d’un sujet qui est bien souvent simplifié à outrance par un traitement manichéen mettant dos-à-dos les « gentils » et les « méchants ».

    Voir : Zadistes : terrorisme vert?

  • Portrait d’un cannibale

    Pauline Bluteau

    En master de journalisme, on est loin de se tourner les pouces. Au contraire, pour ne pas s’ennuyer, il arrive parfois qu’on les mange, entre nous…comme de vrais cannibales. Mais, tout est purement professionnel.

    Avec l’aide de la journaliste Raphaëlle Thomas, nous avons préparé une émission de radio consacrée au livre Portrait d’un cannibale, de Sinar Alvarado. De passage en France, l’écrivain et journaliste colombo-vénézuélien, accompagné son interprète Cyril Gay, ont accepté de participer à l’émission. Problème ? Ils ne savaient pas à quelle sauce ils allaient être mangés, voire dévorés. Une chose est sûre, ils ont été servis, et nous aussi !

    Pendant 40 minutes, nous les avons cuisiné, assaisonné et fait mijoter aux petits oignons. Seuls nos auditeurs pourront témoigner de la cuisson : bleue, à point et parfois saignante, selon les goûts ! L’émission était l’occasion de présenter ce journaliste, Sinar Alvarado, quasiment inconnu en France et de donner un avant-goût de son livre. Le portrait d’un cannibale raconte l’histoire de Dorancel Vargas, un cannibale vénézuélien, qui a partagé sa vie entre prison et services psychiatriques. Sinar Alvarado évoque également la vie des victimes de Dorancel, des individus pauvres et solitaires.

    Loin d’être un roman noir, ce livre est plutôt une enquête journalistique qui nous plonge dans cette affaire qui s’est déroulée dans les années 1990 au Venezuela. Lors de l’émission, nous avons fait durer le plaisir en insistant sur les conditions carcérales au Venezuela. Nous avons également évoqué les questions juridiques et psychiatriques liées au cannibalisme. Et pour finir ce repas en beauté, vous pourrez découvrir et surtout apprécier un aperçu des plus grands cannibales qui ont marqué l’histoire. Bon appétit !

  • Peopolisation du politique

    Peopolisation

    Par Florian Guadalupe, Victoria Laurent, Joanna Thevenot et Alev Yildiz

     

    L’affaire Hollande-Gayet, révélée par le magazine Closer en 2014, a défrayé la chronique. Ses ramifications, du succès du livre de Valérie Trierweiller à l’ « outing » forcé de Florian Philippot, questionnent les frontières entre vie publique et vie privée des personnalités publiques, mais aussi celles entre people et politiques, presse généraliste et presse « à scandale ». Face à l’étalage dans les médias de la vie privée du président, les postures des journalistes ont fait preuve d’une grande diversité, même si, considérant la manne financière que représente la couverture d’une telle affaire, tous ont cherché à aborder le sujet. Comme le montre cette enquête, les controverses autour de la vie privée des personnalités politiques s’ancrent dans une histoire longue et découlent de nombreux facteurs, à la fois éditoriaux, économiques et idéologiques, qui se réincarnent régulièrement en fonction des spécificités médiatiques de chaque époque.

    Voir : Les politiques sont-ils des people comme les autres? 

  • De la non-communication en colloque

    illustration conférence

    Par Celia Coudret

    Annie Ernaux, son écriture et son engagement étaient au cœur du colloque : manière de rassembler fans de l’auteur, connaisseurs de ses ouvrages, et autres curieux touchés par les sujets qu’elle aborde à travers son œuvre. L’événement montre, une fois encore, que la question de la communication elle-même se pose : elle peine encore à passer entre le public, et les intervenants censés s’adresser à lui.

    Il est 10h45, le colloque est ouvert dans la salle de conférence. Une soixante de personnes, de jeunes universitaires, professeurs, chercheurs, curieux prennent place face à la scène… d’autres ont même pris un jour de congé pour assister à l’événement. Un des trois maîtres de conférences commence à lire son texte, soigneusement préparé. Les réflexions sont éclairantes, approfondies, mais il lit vite, trop vite. Une pause, un court silence permettant au public de digérer l’information, auraient été bienvenus. Mais enfin, on pouvait s’y attendre. Sauf qu’il a tellement de texte, que l’intervenant n’a plus le temps de tout lire. Son texte n’a pas été écrit pour l’oral et son temps est limité, alors il accélère. La communication est rompue. Le public décroche, certaines personnes quittent discrètement la salle. Les intervenants sont ici pour faire découvrir, transmettre et communiquer l’objet de leur étude. Pourtant, par cette lecture plus solitaire que publique, ils créent une vraie distance avec le public qui, lui, tente de suivre le flot des idées qui lui sont exposées. A trop en entendre, on n’en retient pas assez. Le ton est monocorde, le texte est plus lu que raconté et expliqué. Presqu’aucun contact n’est établi avec le public. Certaines lectures peuvent se faire sans même un mot ou un regard vers lui. Un simple trait d’humour pourrait si facilement rattraper son attention, et son intérêt. Où est donc la communication, synonyme d’échange ? Comment le public peut-il se sentir « engagé » alors qu’il est totalement exclu, et qu’on ne s’adresse même pas à lui ? Le texte des intervenants, considéré dans les circonstances qui l’ont produit (étude de l’œuvre d’Annie Ernaux) est porteur de sens, mais ne pourrait-il pas être filtré, organisé, bref préparé par le projet de parole, celui de la communication auprès d’un public qui leur fait face ? On peut se poser la question… Aussi passionnant et révélateur que peut être l’étude en question, si l’émetteur fait comme s’il n’y avait pas de récepteur, ce dernier n’en percevra presque rien. Ou en tout cas pas ceux venus par curiosité découvrir leur travail. N’est-ce pas dommage alors, de se cantonner à n’intéresser que les amis et collègues, les plus initiés en somme, et laisser à l’abandon tous les autres ? Ces colloques sont annoncés comme des « communications », sauf que trop souvent, aucune relation n’est crée avec le public. Or, s’il n’y a pas de prise en compte de l’autre (du public en l’occurrence), il n’y a pas de communication. Ce dernier ne s’est-il pas, justement, déplacé pour cela ? Autrement, il lui suffirait de lire les fameux ouvrages. Si nombre de personnes sortent avant la fin des interventions, et que personne n’a de question à poser à la fin, c’est que ce public ne s’est pas senti impliqué.

    Dur de créer un lien dans les cinq dernières minutes, il aurait pu être créé dès le début, puis maintenu tout du long. S’il est tenu jusqu’au bout, alors les questions viendront bien plus naturellement. Cela pourrait aller plus loin que les quelques congratulations entre pairs, et faire oublier que la seule question posée, fut celle posée par « l’animateur » du colloque lui-même. Ce n’est pas simplement la manifestation des résultats d’une recherche qui se joue dans ce type d’intervention. Il s’agit aussi de savoir communiquer, pour contribuer au savoir collectif.

  • Le pouvoir au féminin

    Les journalistes femmes du Parisien et des Echos le 8 mars 2018.

    Par Julien Vattaire

     

    Ces dernières semaines, des mouvements de contestation initiés part des journalistes femmes ont vu le jour au sein de plusieurs directions. Parmi elles, Le Parisien, le Nouvel Obs, le Progrès ou encore Ouest-France.  Toutes étaient mobilisées pour dénoncer l’absence de femmes aux postes à responsabilités dans leurs rédactions. Et plus encore.

    « Dans la presse, il y a un vrai tabou autour de l’accès aux postes de pouvoir pour les femmes », Marie-Christine Lupon dresse un constat accablant. Pourtant bien réel, et confirmé par la grogne récente de 112 journalistes du Parisien. Toutes ces femmes se sont unies d’une seule voix pour déposer une candidature symbolique à un poste à la direction (responsable des éditions du dimanche) laissé vacant. « Par la présente, je vous soumets ma candidature symbolique au poste de rédactrice en chef. Symbolique car mon profil ne correspond peut-être pas au poste actuellement recherché. En revanche, d’autres femmes en ont pleinement les qualifications. Des femmes aujourd’hui absentes à ce niveau de la hiérarchie de notre journal dont la charge est de donner le cap aux équipes, à travers ses choix éditoriaux » peut-on lire dans le texte de protestation adressé à la direction. Finalement, un homme a été élu et rejoint 4 autres de ses compères à la direction du quotidien parisien. Désormais, plusieurs centaines de journalistes femmes ne cessent de s’élever dans les médias pour montrer, témoigner, dénoncer des difficultés rencontrées pour accéder à des postes à responsabilités au sein de leur rédaction.  Florence Méréo fait partie de ces journalistes du Parisien en colère : « La presse étant très à même à donner des leçons, il faut aussi qu’elle donne l’exemple au-delà soutenir les mouvements populaires ».

    Cette fronde féminine doit rappeler au groupe LVMH un autre épisode. Celui juin 2013 menées par les femmes journalistes des Echos qui s’étaient insurgées contre le même problème. Résultat, une « grève des signatures ». Un mouvement de contestation qui semble déjà porter ses fruits puisqu’un audit, d’un cabinet extérieur spécialisé en l’égalité professionnelle a été réclamé et obtenu par les journalistes du Parisien. Il aura pour but de « de faire un point sur la situation de notre entreprise, voir les rémunérations, l’évolution des carrières et aussi répondre à cette question : Pourquoi les femmes ne postulent pas aux postes à responsabilités dans les rédactions ? » indique Florence Méréo.

    Une grogne qui a fait des émules. Le quotidien lyonnais, Le Progrès, a pointé le nombre de femmes parmi les postes les plus importants : « Au sein de notre rédaction en chef, nous comptons une femme sur cinq personnes » peut-on lire dans un communiqué. Au siège lyonnais, deux chefs de services et d’information sur neuf sont des femmes. Et ces problèmes se répercutent même sur les salaires : « Parmi les 50 meilleurs salaires de journalistes, il y a 12 femmes ».

    Enfin, la grogne s’étend jusqu’aux choix éditoriaux du journal. Une étude des journaux publiés par Le Progrès du 1er au 8 novembre montre que sur les 400 pages examinées, 439 hommes apparaissent, contre… 150 femmes. « Nous savons qu’il y a encore beaucoup de choses à faire en matière d’égalité dans l’ensemble de la société. Pour autant, un média doit-il se contenter de refléter l’iniquité, voire de l’accentuer, sans s’interroger sur une représentation déséquilibrée ? », se soucient les journalistes du Progrès.

    Pourquoi ne sont-elles pas à des postes à responsabilités ?

    Manque de confiance en soi, crainte de déposer une candidature mal vue, les suppositions sont lancées pour répondre à cette question. Marie-Christine Lipini, auteur de « Accès réservé, le pouvoir au sein des quotidiens régionaux » a déjà son avis sur la question : « Les patrons de presse anticipe sur l’idée que les femmes n’auraient pas envie d’avoir certains postes de pouvoir, où n’y arriveront pas parce qu’il y’a la maternité ou autre chose ».

    Le mal-être des femmes dans les directions ne s’explique pas uniquement par le non accès aux postes de directions. En effet, les différences de salaires avec les hommes sont bien réelles. C’est ce qu’affirme la journaliste Lauren Bastide : « Dans le journalisme, les disparités de pouvoir entre les hommes et les femmes sont dévastatrices, c’est-à-dire qu’on retrouve des différences de salaires autour de 28 % ». Face à cette injustice, leurs conditions de vie et de travail sont donc logiquement impactées.  Un constat qui se confirme puisqu’on dénombrerait environ 60 % de femmes pigistes.  Une situation qui alarme Lauren Bastide : « Cette position de subalterne, de domination économique et hiérarchique au sein des rédactions rend les femmes plus vulnérables aux agressions, rend la parole impossible à se libérer. »

    Une gronde en corrélation avec « BalanceTonPorc »

    Une situation difficile pour les journalistes femmes qui s’inscrit finalement dans un mouvement de dénonciation plus global, en résonnance avec la libération de la parole des femmes victimes d’harcèlement sexuel avec l’hashtag « BalanceTonPorc ». Ce dernier a un traitement médiatique en France qui ne convainc pas Sandra Muller, journaliste et initiatrice de l’hashtag : « Je suis affligée, atterrée, afférée, par la manière dont on en parle. Je ne pense pas que les journalistes français réalisent à quel point ça repose beaucoup sur elles et eux ».

    Pour mettre fin à un tabou, le renouveau au sein des entreprises, notamment médiatiques, passe également par les hommes et le rôle qu’ils ont a joué. Leur parole doit se libérer selon Marie-Christine Lipini : « Dans les entreprises, les hommes qui sont témoins de ces violences, agressions, ne doivent pas se contenter de baisser les yeux, de hausser les épaules, de rigoler de la blague ». Et pour cela, il faudrait donc dépasser les déclarations d’intentions, aller au-delà, et à un moment être amené à faire des concessions : abaisser son salaire et recevoir moins de primes.

    Des solutions pour avancer et évoluer

    Ces femmes journalistes ne font pas que de dénoncer la réalité des rédactions. Elles suggestionnent des solutions pour mettre, enfin, les hommes et les femmes, au sein de l’ensemble des entreprises, sur le même pied d’égalité.  Ces solutions peuvent être répertorier en deux mots : transparence et sensibilisation. Tout d’abord, une demande de transparence dans les processus de nominations aux postes de responsabilités est préconisée.  Dans ce même sens, une transparence sur les salaires entre chaque membre de l’entreprise est désirée. Ce qui pourrait, donc, mettre en exergue les différences de salaires qui peuvent exister entre un homme et une femme, au même échelon de l’entreprise, exerçant les mêmes taches.  Sensibiliser, également, une démarche qui semble primordiale pour Marie-Christine Lipini : « Il faut une impulsion qui vient d’en haut, des patrons, pour sensibiliser les rédactions à ces égalités ». Cette sensibilisation pourrait également concernés les jeunes, et notamment les étudiants en école de journalisme.

    Avec la volonté de faire évoluer les choses, le collectif « Prenons la Une », vient de concevoir « un manuel de rébellion », justement pour venir en aide aux femmes dans les rédactions. Le changement des mentalités passe également dans le fond des articles pour Lauren Bastide, journaliste. En plus de dénoncer la représentation des femmes dans les rédactions, elle pointe la représentation faites des femmes à travers les médias. Ainsi, dès la phase d’écriture, la barrière des stéréotypes féminins doit être brisée : « Pourquoi commencer un portrait d’une femme par une description physique » s’interroge-t-elle.  Et cela semble lui apparait telle une évidence, mais « plus il y’aurait de femmes aux postes de direction, plus le traitement des questions autour des femmes sera traité de façon différente, moins stéréotypé ».  La marge de progression est encore grande également en ce qui concerne le nombre d’expertes (15 %) intervenants sur les plateaux télévisés.

    Phénomène isolé ou effet de masse à venir ?  Mais, ces derniers jours, Dominique Nora vient d’être nommée directrice de la rédaction de l’Obs.  De quoi peut être, donner des idées à certains et certaines.

  • La « théorie du genre » :

    Symbolisation "theorie du genre"

    Les dessous d’une controverse

    Par Alix Demaison, Quentin Battais, Frédéric Scarbonchi et Antoine Raguin

    A partir du début de l’année 2014, l’expérimentation de modules de sensibilisation à l’égalité entre filles et garçons à l’école, baptisés « ABCD de l’égalité », a déchaîné les passions. Dans la lignée des mouvements de la « Manif pour Tous », des organisations de la société civile se sont mobilisées contre une prétendue « théorie du genre » qui viserait à effacer les différences entre hommes et femmes. Comment les médias ont rendu compte de ce débat? De quelle manière les arguments des partisans et des opposants ont-ils été repris, confrontés ou instrumentalisés? Une enquête complète qui sollicite des personnalités du monde associatif, politique, intellectuel et éducatif, pour faire le point sur un sujet de société brulant.

  • Annie Ernaux, la société vue d’un caddie

    Magasin Auchan Cergy

    Par Antoine Raguin et Quentin Battais

    L’’engagement de l’écrivain dans le débat public et son implication dans la société, avec en trame de fond, son ouvrage Regarde les lumières mon amour, mobilisent les premiers intervenants : pour en débattre, Isabelle Roussel-Gillet, maître de conférences à l’université Lille 2 et Aurélie Adler, maître de conférences à l’université de Picardie Jules Verne.

    « La vie des gens n’existe pas s’il n’y a pas de mots pour la dire ». A travers Regarde les lumières mon amour, c’est ce qu’Annie Ernaux s’est attachée à faire : raconter la vie de ses semblables. Un an durant, l’écrivaine a sillonné les allées de l’hypermarché Auchan de Cergy. Caddie et liste de courses en main, elle a pris des notes sur ce qu’elle a vu. Comme l’explique Isabelle Roussel-Gillet, « elle a cherché à rendre visible les invisibles ». Clients, employés, produits, stratégies commerciales, elle passe tout au crible. Depuis sa maison de Cergy, seul lieu où elle peut écrire, elle en a rédigé un ouvrage.

    Bien que spectatrice de ce qu’il se passe autour d’elle, Annie Ernaux est au cœur de l’histoire. Elle s’engage dans le récit. Son observation est toujours participante. Isabelle Roussel-Gillet nous dit d’elle qu’« elle fore la réalité ». Elle le répète à plusieurs reprises lors de la promotion de son livre, « voir pour écrire, c’est voir autrement ». A la frontière entre l’étude de la sociologie des organisations et le témoignage, ce livre met en lumière la vision de l’auteure. La conférencière lilloise insiste sur le méta texte. Tout au long du récit, Annie Ernaux interroge ce qu’elle perçoit, ce qu’elle entend. Pourquoi untel réagit comme ça ? Comment nommer cette personne ? Rien n’est laissé au hasard.

    Cependant, bien qu’elle s’intègre dans son histoire, elle souhaite le faire de manière incognito. Car si elle veut se faire passer pour telle, elle n’est pas vraiment une femme qui fait ses courses. « Je ne suis pas là pour être reconnue, je suis là pour voir, pour entendre », annonçait-elle au micro de France Culture. Alors, quand, au détour d’un rayon, une cliente la reconnaît, elle se retrouve prise à son propre jeu, gênée de se faire épier à son tour.

     

    La société française à travers le prisme d’un hypermarché

     

    C’est elle qui guette les autres, car c’est la société qu’elle envisage d’étudier dans ce journal extime, par opposition au journal intime. Le territoire de la ville nouvelle de Cergy comprend 130 nationalités et « nul par ailleurs, [cette population] se côtoie autant qu’au centre commercial » insiste Aurélie Adler. Dans son récit, Annie Ernaux cherche à montrer que ces clients de ce grand magasin -comme aurait pu l’exprimer Zola dans Au bonheur des dames– forment « une communauté de désirs et non d’action ».

    Ce sont bien les désirs, les envies et peut-être même l’avidité qui rassemblent ces consommateurs. L’auteure parvient à déplacer « les représentations négatives du supermarché » explique la maître de conférences. Ces convoitises sont déterminées par la grande distribution. Les clients forment un ensemble quelles que soient leurs origines. Dans son texte, Ernaux cherche les mots justes pour mieux rendre compte des complexités qui entourent cette communauté. Lorsqu’elle rencontre « une femme noire » au détour d’un rayon du magasin, doit-elle écrire que c’est une femme, une Africaine ou encore même une étrangère ? Elle laisse aux lecteurs la charge de trouver la réponse.

    Tout au long de son récit, l’écrivaine entretient « un rapport ambivalent avec le capitalisme », selon Aurélie Adler. Elle met à l’épreuve le jeu du capitalisme par notre regard. Ernaux décrit une frénésie générale dans les allées de cet hypermarché. Elle attire ainsi l’attention vers la caisse qui devient le lieu de scènes « subversives ». Dès lors, la grande surface devient un espace d’échanges et de rencontres. Aucun endroit ne permet encore aujourd’hui une telle communication entre les personnes.

    Ce journal que tient Annie Ernaux dans cet hypermarché nous incite à comprendre notre place dans cette « communauté de désirs » que nous connaissons tous. Le « je » s’associe aux autres dans un « nous » déterminé par  « la commune fréquentation de cet espace ».

    Photo des auteurs : L'entrée du magasin Auchan de Cergy, ou pendant un an, Annie Ernaux a observé la clientèle.

     

     

     

     

     

     

     

     

  • Eclairage sur les fake news

    ITV aux assises du journalisme 2018

    Les pastilles de Mathilde Francou, Nicolas Boraschi et Jessie Nganga

    Depuis la campagne présidentielle américaine de 2016 qui a vu arriver à la tête des Etats-Unis Donald Trump, deux mots sont régulièrement utilisés : Fake News. En français les fausses informations. Une problématique à laquelle doit faire face le monde entier et plus particulièrement les journalistes avec internet et les réseaux sociaux, premiers canaux des fausses informations.

    Nous avons interrogé deux journalistes, Julien Pain (L’Instant module de France Info) et Alexandre Pouchard (Les Décodeurs du Monde) pour nous aider à mieux comprendre le phénomène des fake news. Mais nous avons aussi rencontré des étudiants pour savoir comment ils s’informent et vérifient l’information.

  • Faut-il faire taire Eric Zemmour?

    Nordine_Nabili

    Par Célia Coudret, Loïk Pertuiset et Guillaume Galpin

    Le succès du dernier ouvrage d’Eric Zemmour, « Le suicide français », et sa large couverture par les médias hexagonaux sont symptomatiques du renouveau d’une pensée conservatrice, voire réactionnaire, en France. Certains journalistes appellent au boycott du polémiste sur les plateaux de télévision quant d’autres défendent ses prises de position au nom de la liberté d’expression. Dans tous les cas, les controverses autour du personnage d’Eric Zemmour interrogent la manière dont les médias organisent le débat contradictoire dans l’espace public, en créant des dispositifs de prise de parole et de réfutation des arguments qui font preuve d’une grande diversité. Journalistes, chercheurs et juristes viennent ici témoigner de la difficulté de traiter sereinement d’un tel sujet dans un climat idéologique particulièrement tendu.

     

    Voir : Faut-il faire taire Eric Zemmour?

  • Le féminisme n’a pas besoin d’étiquette

    Par Frédéric Scarbonchi et Gaétan Raoul

    Annie Ernaux, romancière de la condition féminine ? Pourtant, cette étiquette ne lui sied guère.

    « Ne lui dites pas qu’elle est féministe ». Voici en substance ce qu’a dit Michèle Bacholle-Boskovic à la tribune : et on dit bien « écrivain », car selon les protagonistes, à l’instar de Simone de Beauvoir, Annie Ernaux refuse la féminisation du mot.

    Mais alors pourquoi cette conférence ? Pourquoi ce titre, « féminin, féminisme : au-delà des évidences » ? Justement car le féminisme n’a pas, ici, vocation à appuyer sur les genres, mais à endiguer la dissociation. Plutôt que l’homme, puis la femme, parlons des deux. Et pas question non plus d’une équité inventée, affublée de néologismes abscons. Moins de dualité, moins de vision genrée, mais l’attrait pour une vision globalisée et globalisante, pour l’individu doué de sensibilité, poursuit l’auteur(e).

    Les missions sont nombreuses, et la tâche ardue. Jusqu’à lutter contre ce « il , neutre qui gêne », dira Michèle Bacholle-Boskovic. Mais aussi jusqu’au refus d’Annie Ernaux de participer à un débat sur l’écriture féminine. Pour ne pas encore classifier la différence des sexes, pour ne plus « genrer » le débat. Elle a répété d’ailleurs lors du colloque : « On souligne souvent un regard féminin, une littérature féminine. Mais jamais on ne fait cette remarque sur le regard masculin largement présent dans la littérature. »

    Si elle n’est pas « militante » d’après Bacholle-Boskovic, elle veut « regarder la domination masculine dans les yeux », souligne Marie-Laure Rossi. Comment ? En mettant en scène les stéréotypes sur les femmes, pour mieux les combattre, comme l’analyse l’Américaine Barbara Havercroft dans un parfait français.

    Et quand, dans la salle, un homme fait remarquer à l’auteur de Passion Simple, que la tribune en son honneur n’est composée que de femmes, elle ne comprend pas. « Qu’il n’y ait que des femmes à la tribune devrait poser questions, alors qu’il n’y a que des hommes à la télévision et que ça n’en pose pas ». Elle précise ensuite que des hommes sont attendus, tout le long du colloque, à la tribune. Et que ces lecteurs sont autant des hommes que des femmes. Pour, une nouvelle fois, demander à ce public d’accéder à « une vision trans-personnelle » selon les termes des chercheurs, de regarder au-delà des évidences, comme le rappelle le titre de la conférence.

  • Pigiste, comment défendre vos droits ?

    Emissions de radio organisée aux Assises du journalismes de 2018

    Emission réalisée dans le cadre des assises du journalisme de Tours le 16 mars. Pour cette édition 2018, nous avons traité un sujet plutôt sensible : Pigiste, comment défendre vos droits ? Un questionnement aux enjeux majeur pour tous les journalistes. Pendant 45 minutes, nous avons mêlé reportages, édito, interviews et débats. Pour nous accompagner, nous avons eu le privilège d’avoir sur le plateau : Lucie Tourette, co-présidente de l’association Profession : pigiste. Benoît Califano, directeur à l’ESJ Pro de Montpellier ainsi qu’Albéric de Gouville, rédacteur en chef chez France 24. Tout au long de l’émission nous avons reçu de nombreux chroniqueurs dont Aurélie Clément avec un édito très tranchée. Margaux Marchand et Louise Guibert pour une  chronique humoristique où un entretien entre un pigiste et un recruteur est mis en scène. Enfin, le reportage d’Amel Charrouf sur un pigiste heureux de ses conditions de travail et le reportage de Sandra Khalfalloui qui a mis en exergue le contraire : un témoignage fort d’une ex-pigiste. L’émission est animée par Said Amdaa.

  • Valérie Leblond

    Valérie a travaillé pendant plusieurs années dans la presse et l’édition. Elle est responsable de la bibliothèque de Gennevilliers depuis fin 2013.

  • Les armoires vides et la relation…

    Illustration du livre les armoires vides

    Dominants-dominés

    Par PY. Mazari, J. Thévenot, A. Yildiz, L. Pertuiset

    Universitaire aux Etats-Unis, Pierre Bras traitait lors du colloque le thème de la « résistance aux codes sociaux » au sein de l’oeuvre d’Annie Ernaux.

    La représentation de la distinction entre les classes et les sexes provoque l’invisibilité des dominés : tel est le prisme choisi par Pierre Bras pour présenter l’œuvre d’Annie Ernaux. Partant du principe que les codes sociaux des dominants effacent par des écrasements les dominés, il choisit comme exemple l’école, thème principal du roman de l’auteure « Les Armoires vides ».

    Lieu de l’agissement social et de la loi du plus fort, l’universitaire veut la lier à la célèbre fable « Le loup et le chien ». La Fontaine y posait comme morale : «le chien qui mange à sa faim est sous la domination de l’homme alors que le loup affamé reste libre».

    Pour Pierre Bras, Annie Ernaux montre dans ses écrits que la révolte des dominés est impossible face à des règles invisibles. Les règles de bonne conduite sont par exemple imposées dès le plus jeune âge aux jeunes filles dans « Les Armoires vides ».

    La domination aussi exprimée par une violence symbolique. Pierre Bras présente les règles sociales comme «permettant aux puissants d’avoir le pouvoir de vie et de mort sur les autres». Il prend alors l’exemple de « L’Etranger » d’Albert Camus.

    Ne se pliant pas aux codes sociaux, le personnage principal y est condamné à mourir. Face à cette représentation de la domination, Annie Ernaux souhaite donner une visibilité par l’écriture aux personnes invisibles.

    Son écriture est en rapport avec l’art modeste qui utilise des produits communs pour leur donner une visibilité. Mais dans « Les Armoires vides », le constat est sans appel : cette tentative de libération des codes sociaux est vite rattrapée par le retour des codes de bonnes conduites. Annie Ernaux reprend la symbolique des contes de fées au sein de son roman autobiographique pour représenter la relation avec sa mère.

    Cette dernière est comparée à une sorcière qui la retient prisonnière et incarne la pudeur, le sevrage. Autre référence, cette fois à La princesse au petit pois, l’héroïne elle-même, frappée et enfermée dans sa chambre par sa mère.

    Pierre Bras conclut sur le thème de la faim et de la nourriture, récurrent dans l’oeuvre d’Annie Ernaux

     

  • Théâtre, succès pour « LES ANNEES »

    Par Florian Guadalupe

    Après la première journée de colloque, une troupe de 35 étudiants de l’université Cergy-Pontoise a joué une adaptation des Années d’Annie Ernaux : une pièce remuante qui a passionné le public.

    Plus de 300 personnes étaient présentes pour les deux représentations. La compagnie étudiante Zon’art a reçu une standing ovation le mercredi 19 novembre 2014 après avoir joué une représentation théâtrale adaptée de l’oeuvre « Les Années » d’Annie Ernaux.

    Dans le hall du théâtre de Cergy-Pontoise, une foule de spectateurs s’est formée à 17h45 en attendant le début de la pièce. Des amis des comédiens, des professeurs, des amateurs d’Annie Ernaux et la protagoniste elle-même se sont bousculés pour assister au spectacle.
    Parmi eux, Pierre-Louis Fort, coordinateur du colloque, est venu voir l’adaptation d’Axel Schmidt et de Pierre-Yves Raymond : «J’ai participé aux premières réunions de travail. Nous avons cherché ce que nous pouvions faire avec le texte et avec les metteurs en scène, nous avons fait des choix clairs pour traiter l’oeuvre.» Avant la représentation, Benjamin, l’un des principaux comédiens, a confié que le livre a été «dur à interpréter» notamment parce qu’il y a eu «beaucoup de coupes» mais s’est impatienté de savoir «si le public allait apprécier». Et la mayonnaise a pris !

    Annie Ernaux conquise

    Pendant une heure et demie, les spectateurs ont été charmés par la performance scénique. «On s’est vraiment éclatés et on est content du succès auprès du public» s’est réjoui Romain, étudiant en sciences et aux faux airs de Johnny Depp. Une ambiance de groupe marquée par la cohésion et la diversité de ses acteurs.
    «La troupe de théâtre, c’est comme une grande famille» a assuré Theresa, italienne arrivée en France début septembre, avant d’ajouter que «le fait de savoir qu’Annie Ernaux était dans le public a rajouté un petit stress, j’aimerai savoir ce qu’elle en a pensé».
    Que les comédiens se rassurent, le prix Renaudot 1984 a été conquis : «Ce que j’ai trouvé réjouissant, c’est leur dynamisme et leur cohésion. C’est un spectacle en soi-même qu’on peut très bien aller voir sans avoir lu mon livre.» La troupe peut être fière, le pari est réussi et le public a été captivé par le voyage de la jeunesse à travers les années.

  • ZON’ART : C’est aussi leurs années

    Couverture du livres les années

    Par Anaïs Demont

    La troupe de théâtre Zon’art a choisi de mettre en scène son roman, Les Années. Interprétée par près de 35 comédiens, amateurs ou confirmés, tous âgés d’une vingtaine d’années et presque tous étudiants en Lettres modernes, la pièce était jouée au Théâtre 95 de Cergy, en présence de l’auteure.

    Les Années : une mémoire collective et individuelle

    Les Années s’insère dans la catégorie des œuvres autobiographiques de l’auteure. Paru en 2008, ce roman, ou plutôt, journal de souvenirs, parcourt près de soixante dix ans d’une histoire personnelle et de « l’Histoire de la France ». S’enlacent la petite et la grande histoire dans un kaléidoscope de références musicales, télévisuelles ou cinématographiques, avec pour trame de fond, le questionnement autour de la mémoire collective et individuelle.

    Ce qui frappe d’entrée de jeu avec la représentation de la troupe Zon’art, c’est l’aisance avec laquelle les jeunes comédiens réussissent à s’emparer des premières phrases du roman. La première d’entre elle, tirée de l’œuvre d’Anton Tchekov, donne la tonalité de la pièce. « C’est curieux, nous ne pouvons savoir aujourd’hui ce qui sera un jour considéré comme grand et important, médiocre et ridicule », écrivait l’auteur russe. Autant de bribes de souvenirs auxquels on prête tant d’importance ; de moments banals, lourds à porter et voués à disparaître. Annie Ernaux les catalogue avec fluidité, offrant cet étrange sentiment de proximité avec les événements.

    Un défi totalement réussi

    Les rafles pendant la Seconde guerre mondiale, l’avortement, l’élection de François Mitterrand, les us et coutumes d’autrefois, la troupe Zon’art a procédé à une sélection précise des histoires qu’elle souhaitait représenter. Pierre-Yves Raymond, le metteur en scène raconte, « le travail principal était d’éplucher le livre puis de faire un travail de réinterprétation, de trouver les thèmes principaux ». Pas évident de rassembler près de 35 comédiens autour de ce texte, qui n’avait jamais été adapté au théâtre. Un challenge pour cette troupe de l’Université de Cergy-Pontoise qui faisait payer pour la première fois son spectacle.

    « Ce que j’ai trouvé réjouissant c’est leur dynamisme et leur cohésion. C’est une revisitation », a déclaré Annie Ernaux à l’issue de la représentation. L’équipe de Zon’art n’était pourtant pas habituée à ce genre littéraire jusqu’à présent. « On nous a proposé de monter cette pièce, mais nous ne l’avons pas choisie » me confie Pierre Yves Raymond, avant d’ajouter, « nous l’avons adapté à notre identité et je pense que cela a plu ».

    En effet, loin d’altérer leur identité, la troupe Zon’art s’est emparée d’un texte et d’une histoire auxquels chaque individu a pu trouver une place. Les soixante-dix années de vie dépeintes par l’auteure continuent ainsi leur sillage dans la mémoire des générations actuelles.


    Une belle retrouvaille après les Années

     par Florian Guadalupe

    «S’il devait y avoir un message dans cette pièce, ce serait le temps» a glissé Annie Ernaux. Beaucoup d’années ont défilé ce soir-là, encore plus pour Morgane, actrice de 19 ans de la troupe Zon’Art. Neuf automnes après, la jeune étudiante a retrouvé son père au théâtre de Cergy-Pontoise. Quand la pièce s’est achevée et qu’elle a découvert une rose dans sa loge, l’élégante comédienne a vite compris la situation.

    Alors qu’elle ne l’avait pas vu depuis ses dix ans, le père et la fille se sont redécouverts dans le hall de l’établissement. «J’ai su qu’elle jouait sa pièce ce soir grâce à Facebook» a soufflé l’heureux papa au bord des larmes. Coïncidence ou choix délibéré, la réunion familiale conceptualise clairement l’oeuvre d’Annie Ernaux : l’émotion du temps qui passe.

  • Autobiographie d’une lectrice d’Annie Ernaux

    Par : Joanna Thévenot, Alev Yildiz, Loïk Pertuiset, Pierre-Yann Mazari

     

    Anne Coudreuse, écrivain et maîtresse de conférences à l’université Paris 13, évoque la relation toute particulière qu’elle entretient avec l’œuvre de l’auteure française.

    Anne Coudreuse a choisi de parler au public d’Annie Ernaux dont la lecture a constitué un véritable tournant dans sa vie. Adolescente, elle découvre La Place, acheté par ses parents. Cet ouvrage, pour lequel Ernaux a reçu le Prix Renaudot, provoque chez Anne Coudreuse un écho à l’histoire de sa propre vie : elle-même avait du mal à communiquer avec son père durant son enfance.

    Manquant selon elle d’une certaine légitimité pour parler de l’écrivain, cette experte de la littérature du XVIIIe siècle se dit à la fois « heureuse et effrayée » de participer à ce colloque. Elle explique qu’une étude sociologique est possible dans la lecture du roman La honte. La honte, un instrument de domination permettant un « travail sensible pour lire le monde et sa violence ». Entièrement formée par l’étude de Pierre Bourdieu, sa rencontre avec le sociologue a provoqué chez Anne Coudreuse l’envie d’une reconversion professionnelle : celle de devenir écrivain. Les livres ont « beaucoup compté » pour elle. Grâce à eux, elle a « mieux compris ce que pouvait représenter une violence symbolique en actes pour ceux qui la subissaient ».

    « Personnellement impliquée dans l’œuvre » de l’auteure de Les Armoires vides, Anne Coudreuse explique que l’écriture est « un moyen de contenir la fureur créée par la douleur et le malheur ». Après avoir lu La Place et Les Confessions du philosophe Jean-Jacques Rousseau, cette agrégée de lettres modernes est convaincue que l’œuvre autobiographique a une réelle valeur incitative, et doit donner envie au lecteur de « franchir le pas », d’écrire lui aussi son histoire, même « sans garantie esthétique du résultat ». Voilà pourquoi elle a pensé à l’hypothèse d’une réciprocité et s’est demandé si elle était prête à faire la même chose. Idée qu’elle a rejetée au profit d’une alternative qu’elle décrit comme « hétérobiographique », à l’époque même où elle choisit de publier sa nouvelle Cynisme.

    Nietzsche disait que « le meilleur auteur sera celui qui aura honte d’être un homme de lettres ». Annie Ernaux raconte dans ses œuvres son « objectif » de « ruiner l’idée de littérature ». Des idées qui ont longuement interrogé l’auteure du roman Comme avec une femme sur l’écriture de soi. Avant de terminer cette intervention, elle déclare : « Je ne sais pas si j’ai pu éclairer Annie sur ce que ses livres représentent. […] J’ai eu la chance de donner une dimension publique à ma reconnaissance ». L’ouvrage d’Annie Ernaux lui permettant de déchiffrer sa propre histoire, Anne Coudreuse explique être « passée de l’autre côté du miroir », évoquant le lien entre l’auteur et son lecteur. Installée au premier rang, Annie Ernaux lui lance alors un énigmatique « c’est pareil ! », provoquant quelques rires timides dans cet amphithéâtre sombre mettant à l’honneur ses années d’écriture.

  • Deux visions sur ….

    …. Regarde les lumières mon Amour, un roman à la gloire du supermarché

    Par Anton Kunin

    Dans le cadre du colloque consacré à l’écrivain par l’Université de Cergy-Pontoise, deux éclairages ont été portés sur cet ouvrage. Le premier, par Lyn Thomas, chercheure et enseignante britannique, traite de la célébrité contre l’anonymat, le fil rouge de ce livre.

    Selon elle, Annie Ernaux souhaite donner la voix à ceux qui ne seraient pas entendus autrement. Elle appelle le supermarché un espace quotidien dévalorisé, qui est tout le contraire de la littérature, laquelle se pense très valorisée. Un livre sur un supermarché est donc une démarche par laquelle l’écrivain laisse de côté les usages pour s’intéresser à la culture populaire. «Il n’y a pas de mauvais sujets et d’écrivains méprisables», affirme-t-elle.
    Lyn Thomas fait remarquer que cette opposition entre intelligentsia et culture populaire se retrouve de manière explicite dans le texte du livre, au moment où Annie Ernaux parle de sa visite au rayon librairie, pour le quitter désabusée, déçue, dégoûtée de la logique commerciale qui guide le choix des livres à mettre en rayon. La deuxième communication sur Regarde les lumières, mon amour était celle de Francine Dugast, enseignante de littérature française à l’Université de Rennes.

    Une écriture photographique du réel

    Si Lyn Thomas étudie la démarche philosophique et intellectuelle de l’auteure, Francine Dugast s’intéresse à la forme de l’écriture d’Annie Ernaux.
    Selon la chercheure, Annie Ernaux a privilégié l’écriture fragmentaire car elle correspond aux objectifs de son écriture, à savoir un journal où elle note ses observations et pensées. Elle compare cette forme d’écriture à un kaléidoscope, à un miroir en éclats ou encore à des graffitis effacés aussitôt tracés, et rappelle la définition qu’en donne Annie Ernaux elle-même : «écriture photographique du réel».
    Plus largement, selon Francine Dugast, l’oeuvre d’Annie Ernaux n’entre pas dans la catégorie de l’autobiographie traditionnelle. Au contraire, l’auteure s’attache à mettre en lumière la discontinuité de la vie et l’importance des instants.

  • Annie Ernaux et les médias,

    Illustration média

    Un engagement discret

    Par Victoria Laurent et Guillaume Galpin

    Par son engagement dans la société, elle entretient un rapport avec les médias fait d’interventions portant sur l’actualité, mais sa pratique d’écriture la contraint à de rares sorties médiatiques.

    C’est autour des années soixante qu’Annie Ernaux a commencé à considérer «l’apolitisme comme impossible». Si elle préfère «faire du réel plus que du beau», c’est avant tout pour faire réagir. Elle questionne l’avortement dans « L’Evénement » ou encore l’ascension sociale dans « La Place » par exemple. Plus généralement, son engagement se porte «sur la condition des femmes» et sur «la structure du monde social».

    Les médias cherchent de plus en plus la parole des écrivains et intellectuels dans le débat public selon Marie-Laure Rossi, chercheuse à l’université Paris VII et intervenante au colloque. Annie Ernaux, présente dans la salle, explique que «beaucoup de sujets l’atteignent et qu’elle est souvent motivée pour écrire un texte d’intervention».

    Elle a ainsi réagi vivement via une tribune au Monde datée du 29 avril 2012 sur la contre-manifestation organisée par Nicolas Sarkozy le 1er mai. «fille d’ouvrière» comme elle se décrit, elle avait été «profondément indignée et accablée», ce qui l’a poussée à écrire sur le sujet. Peu de temps après, elle affirmait son soutien à Jean-Luc Mélenchon durant la campagne présidentielle de 2012.

    En février 2014, le journal L’Humanité demandait à l’écrivaine une interview pour parler des tabous qui existent encore sur l’avortement, preuve que la voix d’Annie Ernaux porte dans le débat public et qu’elle est recherchée par les médias.

    Cependant, ses interventions se font rares : «le temps médiatique n’est pas le mien». Elle se méfie de cette «forme de rapidité». «Le temps que je réfléchisse et que j’écrive, c’est déjà trop tard», explique-t-elle. «Par exemple, j’ai voulu réagir au projet de loi anti-burka qui exigeait des arguments affûtés. J’ai commencé un texte intitulé la loi Charles Martel, mais j’en étais à la moitié quand la loi est passée».

    Annie Ernaux souhaite surtout «attirer l’attention sur la situation des dominés» et «souligner la fragilité de la condition de la femme dans les médias»

  • Annie Ernaux, passage de la vie moderne

    Couverture du livre journal du dehors

    Par Louise Pluyaud

    Ecrire la vie à travers soi, telle est l’ambition d’Annie Ernaux. Se faisant lieu de passage entre elle-même et l’extérieur, l’écrivaine donne à voir une certaine réalité du monde.

     

    Sans le revendiquer, son écriture prend une dimension engagée lorsque son «moi» autobiographique s’efface pour laisser place aux autres. Ces vies prises sur le vif auxquelles elle rend par son témoignage toute leur dignité.
    «Quand je suis au dehors, ma personne est néantisée. Je n’existe pas. Je suis traversée par les gens et leur existence, j’ai vraiment cette impression d’être moi-même un lieu de passage» écrit Annie Ernaux dans son « Journal du dehors« .
    Fondue dans le corps social, l’écrivaine s’efface pour mieux observer la vie qui s’écoule devant ses yeux. Dans son dernier livre « Regarde les lumières mon amour« , elle se faufile parmi les clients du supermarché Auchan des Trois Fontaines, à Cergy où elle habite.

    Le quotidien l’inspire

    De cette expérience singulière, elle en a tiré un journal intime imprégné du dehors, des personnes prises sur le vif au moment de faire leurs courses. Un événement en soi plutôt banal, dont elle extrait pourtant une matière littéraire susceptible de nous émouvoir.
    Car, toute l’originalité d’Annie Ernaux réside en cela, de son talent à transformer l’immuabilité des existences humaines en personnages romanesques. Elle fait du quotidien son inspiration et nous présente la société française comme s’il s’agissait d’un véritable spectacle.
    «Son écriture est celle de la mobilité, de l’instantané. Elle vise le fugitif et le transitoire. Et donne à voir ce qui n’affleure presque jamais», analyse Fabrice Thumerel, critique littéraire et intervenant lors du colloque dédié à l’écrivaine sur le thème de l’«Identité et Altérité». Annie Ernaux use d’une écriture photographique pour mieux retranscrire la réalité. Pour lui redonner tout son prosaïsme, elle emploie parfois un langage familier qu’elle met à distance par des connotations autonymiques.

    La littérature surélève les classes dominées

    Ainsi, dans « La Place« , elle écrit sans trahir, sans reprendre à son compte la parole de son père ouvrier. Elle ne met pas non plus de côté l’extraordinaire diversité du monde contemporain.
    Ethnotexte, « Regarde les lumières mon amour » est la métaphore d’une société de consommation multiculturelle régie sans en avoir conscience par l’imagination démesurée des groupes de grande distribution.
    Annie Ernaux, intellectuelle d’origine modeste, a donc vite compris que la littérature lui permettrait de surélever les classes dominées par rapport aux classes dominantes. Son œuvre se laisse ainsi envahir, trouée par la vie des autres. Le témoin s’efface pour laisser place au «nous» collectif. Un acte engagé qui se confirme au fil de ses œuvres et résonnant comme un cri émis du fin fond d’un rayon librairie un soir de grande affluence.
    «Voir pour écrire, c’est voir autrement. C’est distinguer des objets, des individus, des mécanismes, et leur conférer valeur d’existence» conclut-elle à la fin de son dernier journal.

  • Des intervenants passionnés et passionnants

    illustration de "sociologie litteraire

    Par Romain Lambic

    C’est une star très particulière à qui on rend hommage en ces deux jours. Annie Ernaux est écrivaine. Son style d’écriture et ses romans sont connus dans le monde entier. C’est aussi une habitante de Cergy, d’où l’hommage exceptionnel qui lui est rendu.

    Pendant deux jours, les intervenants défilent pour montrer toute leur admiration face à cette auteure contemporaine, jamais en panne d’inspiration. Au centre des discussions ce jeudi 20 novembre en début d’après-midi, son dernier livre, paru en mars et intitulé « Regarde les lumières mon amour« .
    Assise au premier rang de la salle de conférence de l’université valdoisienne, Annie Ernaux est très attentive aux thèmes abordés par ces professeures de littérature passionnés. Francine Dugast, enseignante à l’université de Rennes II s’exprime dans un style académique très technique. La seconde intervenante, Lyn Thomas, professeure à l’université du Sussex, se laisse emporter par la passion et n’hésite pas à recenser les différentes critiques positives.

    Une auteure proche des lecteurs

    Quand l’une évoque le style «fragmentaire» et la «structure anthropologique» des écrits de la plus célèbre des cergypontaines, la seconde n’hésite pas à parler de véritable «engagement politique» et sociétal dans ses compositions.
    L’universitaire britannique reconnaît l’écrivaine proche du lecteur par un «jeu social pour faire de l’auteure un être banal.» Elle n’hésite pas non plus à reprendre un passage de l’ouvrage évoquant «une scène primitive» dans laquelle Annie Ernaux est «reconnue» dans le magasin dans lequel elle déambule, la poussant à changer de rayon «pour retrouver sa tranquillité.»

    Annie Ernaux rend la science froide humaine

    Car dans ce dernier livre, la romancière s’est amusée à flâner dans les rayons du grand magasin pour observer les gens, plus anonymes les uns que les autres, dans leur manières de faire les emplettes. Lyn Thomas analyse ce récit comme une «sociologie littéraire», une «science froide» que la plume d’Annie Ernaux a rendu humaine.
    Après une heure d’hommage sur son style, l’auteure reconnaît elle-même que le milieu qu’elle a analysé tout en gardant un esprit inspiré est empli de «nouveautés dans les scènes, dans chaque comportements et interactions.»
    La discussion attire de nombreux curieux, mêlant étudiants et amoureux de l’œuvre d’Annie Ernaux, fascinés par la passion des intervenants qui encourage à poursuivre en se plongeant dans l’œuvre écrite à Cergy-Pontoise.

  • L’ecriture hypermarché

    Hall du centre commercial de Cergy

    Par Christophe-Cécil Garnier

     

    Par son écriture neutre et son style objectif, Annie Ernaux s’est souvent impliquée dans des sujets triviaux, donnant à l’écrivain un nouveau genre.

    «Si l’écrivain représentait jadis son aristocratie de statut, aujourd’hui l’implication de ce dernier participerait d’avantage à une démocratie de terrain dont les banlieues et les hypermarchés pourraient être à la fois le lieu-type et l’espace emblématique».

    Pour ses premières paroles au colloque consacré à Annie Ernaux, Bruno Blanckeman commence fort. L’universitaire de Paris 3-Sorbonne Nouvelle fend à la vitesse des mots sa présentation et attaque le point central de son récit : l’implication d’Annie Ernaux et ses témoignages «de l’ordinaire».
    Car quoi de plus ordinaire qu’un centre commercial ? Et pourtant quoi de plus central selon l’auteur, qui déclarait dans un texte que «les femmes et les hommes politiques, les journalistes, les experts… Tous ceux qui n’ont pas mis les pieds dans un hypermarché ne connaissent pas la réalité sociale de la France d’aujourd’hui». La cité nouvelle que représente la banlieue et les odieux rayons vers qui s’approvisionnent ses habitants constituerait donc un nouveau lieu pour appréhender la littérature et ses pratiques ? À lire Annie Ernaux, la réponse semble s’imposer. Car l’écrivain n’est ni le procureur, ni le juge mais l’usager, l’oeil «mi-sensible, mi-critique. Mi-réfracteur et réfractaire» pour l’universitaire.

    Ainsi, face à une «littérature de supermarché», plate, Annie Ernaux en élabore une «d’hypermarché», architecturée comme un centre commercial. Cette singularité littéraire, «ce double marquage de l’auteur par le lieu et du lieu par l’auteur», Annie Ernaux la revendique pour ses livres et surtout pour elle. «Je ne vois pas Françoise Sagan faire ses courses dans un hypermarché. Georges Perec si, mais je me trompe peut-être», a-t-elle un jour écrit.

  • L’engagement coté corps

    L'engagement côté corps

    Par Pauline Thuillot

    Catherine Douzou, professeure des universités en langue et littérature française à l’université François Rabelais de Tours, s’est penchée sur la place du corps dans l’écriture d’Annie Ernaux.

    Catherine Douzou est partie de l’idée qu’Annie Ernaux accorde une grande importance au corps, à ses transformations mais également à ses crises (maladie, vieillesse). Son propos a permis de mettre en exergue la question de «l’engagement par le détour du corps, par la voix/voie détournée du corps en crise et précisément mis en crise par ce qui peut être considéré comme une forme d’engagement. Dans le sens où il y a engagement d’un rapport intime à un autre, par le biais d’une porosité même de ce corps.»

    Un engagement qui met le corps en crise, «où celui-ci est impossible à ignorer dans sa matérialité, où il prend une matérialité imparable», notamment à travers deux situations : la grossesse non désirée et la passion érotique. Cette analyse s’appuie sur deux textes : « L’événement » et « Se perdre ». Le premier raconte l’avortement d’Annie Ernaux quand elle était étudiante. Le deuxième n’est autre que le journal intime de l’écrivaine, qui y relate sa passion dévorante avec un diplomate russe, rencontré en 1988.

    Une intervention très remarquée qui n’a pas manqué de susciter les désaccords et des contestations rares dans un colloque, à quelques minutes de la clôture des travaux.

  • Annie Ernaux honorée par l’UCP

    Doctorat honorifique remis à Annie Ernaux

    Par Laura Bruneau et Maxime François

    Après deux journées d’émulation littéraire, Annie Ernaux a reçu un doctorat d’honneur de l’université de Cergy-Pontoise.

    L’université de Cergy-Pontoise (UCP) avait décidé de remettre un doctorat d’honneur à l’écrivaine cergyssoise Annie Ernaux pour récompenser l’ensemble de sa prolifique carrière littéraire.

    Au terme du colloque international «En soi et hors de soi», Annie Ernaux a reçu la médaille de l’UCP et son diplôme, non pas sans une certaine émotion.

    Le maire socialiste de Cergy, Jean-Paul Jeandon, présent à la cérémonie, n’a pas manqué de souligner les quarante ans de vie d’Annie Ernaux dans la commune ainsi que son engagement politique contre la montée des extrémismes. «Elle élève l’écriture au rang d’urgence sociétale» a loué François Germinet, le président de l’UCP.

    Une auteure «rebelle»

    C’est Pierre-Louis Fort, maître de conférences en langue et littérature françaises à l’UCP, qui a le mieux su rendre hommage à l’œuvre d’Annie Ernaux. Etudiant, sa thèse de doctorat portait entre autres sur ses écrits.

    Au cours de sa carrière, Pierre-Louis Fort a croisé plusieurs fois le chemin d’Annie Ernaux, notamment en 2003, lorsqu’il avait publié «Entretien avec Annie Ernaux» dans The French Review.

    Dans son éloge, il a rappelé qu’Annie Ernaux avait déclaré à propos de cet honneur : «rebelle à toute forme de distinction, c’est la seule que j’accepterai car elle a du sens». Juste avant le début de la cérémonie, Annie Ernaux confiait qu’elle avait trouvé ce colloque «gratifiant» et y avoir trouvé «des interprétations de (son) travail auxquelles (elle) n’avait pas pensé.»