• L’avortement, objet d’écriture et d’engagement

    Par Alix Demaison

    Le colloque international « En soi et hors de soi, l’écriture d’Annie Ernaux » s’est ouvert par une réflexion sur l’engagement de l’écrivain dans l’espace public.

    Isabelle Roussel-Gillet et Aurélie Adler ont d’abord présenté deux communications fondées sur l’œuvre « Regarde les lumières mon amour » publié en mars dernier. Avec cet ouvrage, Annie Ernaux propose un journal de ses visites à l’hypermarché Auchan dans le centre commercial « Les Trois Fontaines » implanté dans la ville de Cergy. La grande surface devient un observatoire idéal pour l’auteure. 130 nationalités s’y rencontrent sans le savoir. Encore une fois, Annie Ernaux peut écrire la vie. Véronique Montémont, troisième intervenante à prendre la parole, a choisi, elle, de réfléchir sur l’avortement comme objet littéraire et politique. Un sujet, très ancré mais trop tu dans nos sociétés, traité dans deux œuvres majeures de l’écrivaine.

    Parler de l’avortement, c’est oser.

    Dans sa communication intitulée « Avorter, scandale », Véronique Montémont met en lumière l’ouvrage autobiographique saisissant qu’est L’Evénement, publié par Gallimard en 2002. A travers cette œuvre, Annie Ernaux y raconte sans détours son avortement clandestin en 1964. Véronique Montémont propose une lecture croisée entre cette œuvre et « Les Armoires vides », édité en 1974, premier texte qui ose déjà aborder l’avortement.

    La maîtresse de conférences rompt avec la tonalité des précédentes interlocutrices. Choisir de parler de l’avortement semble être un acte lui-même engagé. Pour Véronique Montémont, mettre à l’honneur l’écriture d’Annie Ernaux, c’est mettre à l’honneur son courage d’avoir porté dans l’espace public un sujet aussi brûlant que l’avortement. Elle constate, tout comme l’écrivaine, que très peu d’œuvres ont pour objet d’étude l’avortement. Pourtant, presque 300 000 IVG sont pratiquées en France chaque année.

    Au moment où Annie Ernaux écrit « Les Armoires vides », l’IVG n’est pas encore un droit pour les femmes. Oser parler de l’avortement est un geste politique. Avec « L’Evénement », l’auteure dépasse le geste politique pour raconter une expérience fondamentale, indicible, une expérience de la vie, de la mort.

    Au delà du récit autobiographique dramatique, amer et terrifiant que décrit Véronique Montémont par extraits, l’ouvrage semble surtout avoir créé un espace pour penser l’avortement, mais aussi pour le panser. Ce témoignage poignant devient réconfortant pour toutes les femmes qui sont passées par là. Annie Ernaux rend compte de la complexité des émotions liée à un tel cataclysme interne. En ce sens, l’auteure s’engage.

    Témoigner, un devoir

    Le discours devient plus militant. Aujourd’hui, alors que la loi Veil fête ses 40 ans, Véronique Montémont rappelle que l’avortement reste un tabou. Pour preuve, « L’Evénement » a eu peu d’écho dans la sphère médiatique. La loi du silence l’a accompagné. Une loi qui profite aux extrémistes, aux militants d’extrême-droite, aux catholiques intégristes… Le sujet dérange. Un journaliste a même déclaré ne pas pouvoir terminé la lecture de l’ouvrage tant il était écoeuré. La maîtresse de conférences interroge : de quoi faut-il être écoeuré ? De la dureté des mots de l’auteure ? Ou de la violence que subissent les femmes qui avortent ? Elle rappelle qu’aujourd’hui encore, une femme sur dix meurt en avortant, parfois même dans des hôpitaux. Plus qu’un fait, Véronique Montémont évoque une réalité trop silencieuse qui mérite d’être soutenue. « D’où l’importance d’une parole littéraire lucide, courageuse, réflexive, d’une parole sincère, profonde, totale » qu’est celle d’Annie Ernaux.

     

  • De la non-communication en colloque

    illustration conférence

    Par Celia Coudret

    Annie Ernaux, son écriture et son engagement étaient au cœur du colloque : manière de rassembler fans de l’auteur, connaisseurs de ses ouvrages, et autres curieux touchés par les sujets qu’elle aborde à travers son œuvre. L’événement montre, une fois encore, que la question de la communication elle-même se pose : elle peine encore à passer entre le public, et les intervenants censés s’adresser à lui.

    Il est 10h45, le colloque est ouvert dans la salle de conférence. Une soixante de personnes, de jeunes universitaires, professeurs, chercheurs, curieux prennent place face à la scène… d’autres ont même pris un jour de congé pour assister à l’événement. Un des trois maîtres de conférences commence à lire son texte, soigneusement préparé. Les réflexions sont éclairantes, approfondies, mais il lit vite, trop vite. Une pause, un court silence permettant au public de digérer l’information, auraient été bienvenus. Mais enfin, on pouvait s’y attendre. Sauf qu’il a tellement de texte, que l’intervenant n’a plus le temps de tout lire. Son texte n’a pas été écrit pour l’oral et son temps est limité, alors il accélère. La communication est rompue. Le public décroche, certaines personnes quittent discrètement la salle. Les intervenants sont ici pour faire découvrir, transmettre et communiquer l’objet de leur étude. Pourtant, par cette lecture plus solitaire que publique, ils créent une vraie distance avec le public qui, lui, tente de suivre le flot des idées qui lui sont exposées. A trop en entendre, on n’en retient pas assez. Le ton est monocorde, le texte est plus lu que raconté et expliqué. Presqu’aucun contact n’est établi avec le public. Certaines lectures peuvent se faire sans même un mot ou un regard vers lui. Un simple trait d’humour pourrait si facilement rattraper son attention, et son intérêt. Où est donc la communication, synonyme d’échange ? Comment le public peut-il se sentir « engagé » alors qu’il est totalement exclu, et qu’on ne s’adresse même pas à lui ? Le texte des intervenants, considéré dans les circonstances qui l’ont produit (étude de l’œuvre d’Annie Ernaux) est porteur de sens, mais ne pourrait-il pas être filtré, organisé, bref préparé par le projet de parole, celui de la communication auprès d’un public qui leur fait face ? On peut se poser la question… Aussi passionnant et révélateur que peut être l’étude en question, si l’émetteur fait comme s’il n’y avait pas de récepteur, ce dernier n’en percevra presque rien. Ou en tout cas pas ceux venus par curiosité découvrir leur travail. N’est-ce pas dommage alors, de se cantonner à n’intéresser que les amis et collègues, les plus initiés en somme, et laisser à l’abandon tous les autres ? Ces colloques sont annoncés comme des « communications », sauf que trop souvent, aucune relation n’est crée avec le public. Or, s’il n’y a pas de prise en compte de l’autre (du public en l’occurrence), il n’y a pas de communication. Ce dernier ne s’est-il pas, justement, déplacé pour cela ? Autrement, il lui suffirait de lire les fameux ouvrages. Si nombre de personnes sortent avant la fin des interventions, et que personne n’a de question à poser à la fin, c’est que ce public ne s’est pas senti impliqué.

    Dur de créer un lien dans les cinq dernières minutes, il aurait pu être créé dès le début, puis maintenu tout du long. S’il est tenu jusqu’au bout, alors les questions viendront bien plus naturellement. Cela pourrait aller plus loin que les quelques congratulations entre pairs, et faire oublier que la seule question posée, fut celle posée par « l’animateur » du colloque lui-même. Ce n’est pas simplement la manifestation des résultats d’une recherche qui se joue dans ce type d’intervention. Il s’agit aussi de savoir communiquer, pour contribuer au savoir collectif.

  • Annie Ernaux, la société vue d’un caddie

    Magasin Auchan Cergy

    Par Antoine Raguin et Quentin Battais

    L’’engagement de l’écrivain dans le débat public et son implication dans la société, avec en trame de fond, son ouvrage Regarde les lumières mon amour, mobilisent les premiers intervenants : pour en débattre, Isabelle Roussel-Gillet, maître de conférences à l’université Lille 2 et Aurélie Adler, maître de conférences à l’université de Picardie Jules Verne.

    « La vie des gens n’existe pas s’il n’y a pas de mots pour la dire ». A travers Regarde les lumières mon amour, c’est ce qu’Annie Ernaux s’est attachée à faire : raconter la vie de ses semblables. Un an durant, l’écrivaine a sillonné les allées de l’hypermarché Auchan de Cergy. Caddie et liste de courses en main, elle a pris des notes sur ce qu’elle a vu. Comme l’explique Isabelle Roussel-Gillet, « elle a cherché à rendre visible les invisibles ». Clients, employés, produits, stratégies commerciales, elle passe tout au crible. Depuis sa maison de Cergy, seul lieu où elle peut écrire, elle en a rédigé un ouvrage.

    Bien que spectatrice de ce qu’il se passe autour d’elle, Annie Ernaux est au cœur de l’histoire. Elle s’engage dans le récit. Son observation est toujours participante. Isabelle Roussel-Gillet nous dit d’elle qu’« elle fore la réalité ». Elle le répète à plusieurs reprises lors de la promotion de son livre, « voir pour écrire, c’est voir autrement ». A la frontière entre l’étude de la sociologie des organisations et le témoignage, ce livre met en lumière la vision de l’auteure. La conférencière lilloise insiste sur le méta texte. Tout au long du récit, Annie Ernaux interroge ce qu’elle perçoit, ce qu’elle entend. Pourquoi untel réagit comme ça ? Comment nommer cette personne ? Rien n’est laissé au hasard.

    Cependant, bien qu’elle s’intègre dans son histoire, elle souhaite le faire de manière incognito. Car si elle veut se faire passer pour telle, elle n’est pas vraiment une femme qui fait ses courses. « Je ne suis pas là pour être reconnue, je suis là pour voir, pour entendre », annonçait-elle au micro de France Culture. Alors, quand, au détour d’un rayon, une cliente la reconnaît, elle se retrouve prise à son propre jeu, gênée de se faire épier à son tour.

     

    La société française à travers le prisme d’un hypermarché

     

    C’est elle qui guette les autres, car c’est la société qu’elle envisage d’étudier dans ce journal extime, par opposition au journal intime. Le territoire de la ville nouvelle de Cergy comprend 130 nationalités et « nul par ailleurs, [cette population] se côtoie autant qu’au centre commercial » insiste Aurélie Adler. Dans son récit, Annie Ernaux cherche à montrer que ces clients de ce grand magasin -comme aurait pu l’exprimer Zola dans Au bonheur des dames– forment « une communauté de désirs et non d’action ».

    Ce sont bien les désirs, les envies et peut-être même l’avidité qui rassemblent ces consommateurs. L’auteure parvient à déplacer « les représentations négatives du supermarché » explique la maître de conférences. Ces convoitises sont déterminées par la grande distribution. Les clients forment un ensemble quelles que soient leurs origines. Dans son texte, Ernaux cherche les mots justes pour mieux rendre compte des complexités qui entourent cette communauté. Lorsqu’elle rencontre « une femme noire » au détour d’un rayon du magasin, doit-elle écrire que c’est une femme, une Africaine ou encore même une étrangère ? Elle laisse aux lecteurs la charge de trouver la réponse.

    Tout au long de son récit, l’écrivaine entretient « un rapport ambivalent avec le capitalisme », selon Aurélie Adler. Elle met à l’épreuve le jeu du capitalisme par notre regard. Ernaux décrit une frénésie générale dans les allées de cet hypermarché. Elle attire ainsi l’attention vers la caisse qui devient le lieu de scènes « subversives ». Dès lors, la grande surface devient un espace d’échanges et de rencontres. Aucun endroit ne permet encore aujourd’hui une telle communication entre les personnes.

    Ce journal que tient Annie Ernaux dans cet hypermarché nous incite à comprendre notre place dans cette « communauté de désirs » que nous connaissons tous. Le « je » s’associe aux autres dans un « nous » déterminé par  « la commune fréquentation de cet espace ».

    Photo des auteurs : L'entrée du magasin Auchan de Cergy, ou pendant un an, Annie Ernaux a observé la clientèle.

     

     

     

     

     

     

     

     

  • Le féminisme n’a pas besoin d’étiquette

    Par Frédéric Scarbonchi et Gaétan Raoul

    Annie Ernaux, romancière de la condition féminine ? Pourtant, cette étiquette ne lui sied guère.

    « Ne lui dites pas qu’elle est féministe ». Voici en substance ce qu’a dit Michèle Bacholle-Boskovic à la tribune : et on dit bien « écrivain », car selon les protagonistes, à l’instar de Simone de Beauvoir, Annie Ernaux refuse la féminisation du mot.

    Mais alors pourquoi cette conférence ? Pourquoi ce titre, « féminin, féminisme : au-delà des évidences » ? Justement car le féminisme n’a pas, ici, vocation à appuyer sur les genres, mais à endiguer la dissociation. Plutôt que l’homme, puis la femme, parlons des deux. Et pas question non plus d’une équité inventée, affublée de néologismes abscons. Moins de dualité, moins de vision genrée, mais l’attrait pour une vision globalisée et globalisante, pour l’individu doué de sensibilité, poursuit l’auteur(e).

    Les missions sont nombreuses, et la tâche ardue. Jusqu’à lutter contre ce « il , neutre qui gêne », dira Michèle Bacholle-Boskovic. Mais aussi jusqu’au refus d’Annie Ernaux de participer à un débat sur l’écriture féminine. Pour ne pas encore classifier la différence des sexes, pour ne plus « genrer » le débat. Elle a répété d’ailleurs lors du colloque : « On souligne souvent un regard féminin, une littérature féminine. Mais jamais on ne fait cette remarque sur le regard masculin largement présent dans la littérature. »

    Si elle n’est pas « militante » d’après Bacholle-Boskovic, elle veut « regarder la domination masculine dans les yeux », souligne Marie-Laure Rossi. Comment ? En mettant en scène les stéréotypes sur les femmes, pour mieux les combattre, comme l’analyse l’Américaine Barbara Havercroft dans un parfait français.

    Et quand, dans la salle, un homme fait remarquer à l’auteur de Passion Simple, que la tribune en son honneur n’est composée que de femmes, elle ne comprend pas. « Qu’il n’y ait que des femmes à la tribune devrait poser questions, alors qu’il n’y a que des hommes à la télévision et que ça n’en pose pas ». Elle précise ensuite que des hommes sont attendus, tout le long du colloque, à la tribune. Et que ces lecteurs sont autant des hommes que des femmes. Pour, une nouvelle fois, demander à ce public d’accéder à « une vision trans-personnelle » selon les termes des chercheurs, de regarder au-delà des évidences, comme le rappelle le titre de la conférence.

  • Les armoires vides et la relation…

    Illustration du livre les armoires vides

    Dominants-dominés

    Par PY. Mazari, J. Thévenot, A. Yildiz, L. Pertuiset

    Universitaire aux Etats-Unis, Pierre Bras traitait lors du colloque le thème de la « résistance aux codes sociaux » au sein de l’oeuvre d’Annie Ernaux.

    La représentation de la distinction entre les classes et les sexes provoque l’invisibilité des dominés : tel est le prisme choisi par Pierre Bras pour présenter l’œuvre d’Annie Ernaux. Partant du principe que les codes sociaux des dominants effacent par des écrasements les dominés, il choisit comme exemple l’école, thème principal du roman de l’auteure « Les Armoires vides ».

    Lieu de l’agissement social et de la loi du plus fort, l’universitaire veut la lier à la célèbre fable « Le loup et le chien ». La Fontaine y posait comme morale : «le chien qui mange à sa faim est sous la domination de l’homme alors que le loup affamé reste libre».

    Pour Pierre Bras, Annie Ernaux montre dans ses écrits que la révolte des dominés est impossible face à des règles invisibles. Les règles de bonne conduite sont par exemple imposées dès le plus jeune âge aux jeunes filles dans « Les Armoires vides ».

    La domination aussi exprimée par une violence symbolique. Pierre Bras présente les règles sociales comme «permettant aux puissants d’avoir le pouvoir de vie et de mort sur les autres». Il prend alors l’exemple de « L’Etranger » d’Albert Camus.

    Ne se pliant pas aux codes sociaux, le personnage principal y est condamné à mourir. Face à cette représentation de la domination, Annie Ernaux souhaite donner une visibilité par l’écriture aux personnes invisibles.

    Son écriture est en rapport avec l’art modeste qui utilise des produits communs pour leur donner une visibilité. Mais dans « Les Armoires vides », le constat est sans appel : cette tentative de libération des codes sociaux est vite rattrapée par le retour des codes de bonnes conduites. Annie Ernaux reprend la symbolique des contes de fées au sein de son roman autobiographique pour représenter la relation avec sa mère.

    Cette dernière est comparée à une sorcière qui la retient prisonnière et incarne la pudeur, le sevrage. Autre référence, cette fois à La princesse au petit pois, l’héroïne elle-même, frappée et enfermée dans sa chambre par sa mère.

    Pierre Bras conclut sur le thème de la faim et de la nourriture, récurrent dans l’oeuvre d’Annie Ernaux

     

  • Théâtre, succès pour « LES ANNEES »

    Par Florian Guadalupe

    Après la première journée de colloque, une troupe de 35 étudiants de l’université Cergy-Pontoise a joué une adaptation des Années d’Annie Ernaux : une pièce remuante qui a passionné le public.

    Plus de 300 personnes étaient présentes pour les deux représentations. La compagnie étudiante Zon’art a reçu une standing ovation le mercredi 19 novembre 2014 après avoir joué une représentation théâtrale adaptée de l’oeuvre « Les Années » d’Annie Ernaux.

    Dans le hall du théâtre de Cergy-Pontoise, une foule de spectateurs s’est formée à 17h45 en attendant le début de la pièce. Des amis des comédiens, des professeurs, des amateurs d’Annie Ernaux et la protagoniste elle-même se sont bousculés pour assister au spectacle.
    Parmi eux, Pierre-Louis Fort, coordinateur du colloque, est venu voir l’adaptation d’Axel Schmidt et de Pierre-Yves Raymond : «J’ai participé aux premières réunions de travail. Nous avons cherché ce que nous pouvions faire avec le texte et avec les metteurs en scène, nous avons fait des choix clairs pour traiter l’oeuvre.» Avant la représentation, Benjamin, l’un des principaux comédiens, a confié que le livre a été «dur à interpréter» notamment parce qu’il y a eu «beaucoup de coupes» mais s’est impatienté de savoir «si le public allait apprécier». Et la mayonnaise a pris !

    Annie Ernaux conquise

    Pendant une heure et demie, les spectateurs ont été charmés par la performance scénique. «On s’est vraiment éclatés et on est content du succès auprès du public» s’est réjoui Romain, étudiant en sciences et aux faux airs de Johnny Depp. Une ambiance de groupe marquée par la cohésion et la diversité de ses acteurs.
    «La troupe de théâtre, c’est comme une grande famille» a assuré Theresa, italienne arrivée en France début septembre, avant d’ajouter que «le fait de savoir qu’Annie Ernaux était dans le public a rajouté un petit stress, j’aimerai savoir ce qu’elle en a pensé».
    Que les comédiens se rassurent, le prix Renaudot 1984 a été conquis : «Ce que j’ai trouvé réjouissant, c’est leur dynamisme et leur cohésion. C’est un spectacle en soi-même qu’on peut très bien aller voir sans avoir lu mon livre.» La troupe peut être fière, le pari est réussi et le public a été captivé par le voyage de la jeunesse à travers les années.

  • ZON’ART : C’est aussi leurs années

    Couverture du livres les années

    Par Anaïs Demont

    La troupe de théâtre Zon’art a choisi de mettre en scène son roman, Les Années. Interprétée par près de 35 comédiens, amateurs ou confirmés, tous âgés d’une vingtaine d’années et presque tous étudiants en Lettres modernes, la pièce était jouée au Théâtre 95 de Cergy, en présence de l’auteure.

    Les Années : une mémoire collective et individuelle

    Les Années s’insère dans la catégorie des œuvres autobiographiques de l’auteure. Paru en 2008, ce roman, ou plutôt, journal de souvenirs, parcourt près de soixante dix ans d’une histoire personnelle et de « l’Histoire de la France ». S’enlacent la petite et la grande histoire dans un kaléidoscope de références musicales, télévisuelles ou cinématographiques, avec pour trame de fond, le questionnement autour de la mémoire collective et individuelle.

    Ce qui frappe d’entrée de jeu avec la représentation de la troupe Zon’art, c’est l’aisance avec laquelle les jeunes comédiens réussissent à s’emparer des premières phrases du roman. La première d’entre elle, tirée de l’œuvre d’Anton Tchekov, donne la tonalité de la pièce. « C’est curieux, nous ne pouvons savoir aujourd’hui ce qui sera un jour considéré comme grand et important, médiocre et ridicule », écrivait l’auteur russe. Autant de bribes de souvenirs auxquels on prête tant d’importance ; de moments banals, lourds à porter et voués à disparaître. Annie Ernaux les catalogue avec fluidité, offrant cet étrange sentiment de proximité avec les événements.

    Un défi totalement réussi

    Les rafles pendant la Seconde guerre mondiale, l’avortement, l’élection de François Mitterrand, les us et coutumes d’autrefois, la troupe Zon’art a procédé à une sélection précise des histoires qu’elle souhaitait représenter. Pierre-Yves Raymond, le metteur en scène raconte, « le travail principal était d’éplucher le livre puis de faire un travail de réinterprétation, de trouver les thèmes principaux ». Pas évident de rassembler près de 35 comédiens autour de ce texte, qui n’avait jamais été adapté au théâtre. Un challenge pour cette troupe de l’Université de Cergy-Pontoise qui faisait payer pour la première fois son spectacle.

    « Ce que j’ai trouvé réjouissant c’est leur dynamisme et leur cohésion. C’est une revisitation », a déclaré Annie Ernaux à l’issue de la représentation. L’équipe de Zon’art n’était pourtant pas habituée à ce genre littéraire jusqu’à présent. « On nous a proposé de monter cette pièce, mais nous ne l’avons pas choisie » me confie Pierre Yves Raymond, avant d’ajouter, « nous l’avons adapté à notre identité et je pense que cela a plu ».

    En effet, loin d’altérer leur identité, la troupe Zon’art s’est emparée d’un texte et d’une histoire auxquels chaque individu a pu trouver une place. Les soixante-dix années de vie dépeintes par l’auteure continuent ainsi leur sillage dans la mémoire des générations actuelles.


    Une belle retrouvaille après les Années

     par Florian Guadalupe

    «S’il devait y avoir un message dans cette pièce, ce serait le temps» a glissé Annie Ernaux. Beaucoup d’années ont défilé ce soir-là, encore plus pour Morgane, actrice de 19 ans de la troupe Zon’Art. Neuf automnes après, la jeune étudiante a retrouvé son père au théâtre de Cergy-Pontoise. Quand la pièce s’est achevée et qu’elle a découvert une rose dans sa loge, l’élégante comédienne a vite compris la situation.

    Alors qu’elle ne l’avait pas vu depuis ses dix ans, le père et la fille se sont redécouverts dans le hall de l’établissement. «J’ai su qu’elle jouait sa pièce ce soir grâce à Facebook» a soufflé l’heureux papa au bord des larmes. Coïncidence ou choix délibéré, la réunion familiale conceptualise clairement l’oeuvre d’Annie Ernaux : l’émotion du temps qui passe.

  • Autobiographie d’une lectrice d’Annie Ernaux

    Par : Joanna Thévenot, Alev Yildiz, Loïk Pertuiset, Pierre-Yann Mazari

     

    Anne Coudreuse, écrivain et maîtresse de conférences à l’université Paris 13, évoque la relation toute particulière qu’elle entretient avec l’œuvre de l’auteure française.

    Anne Coudreuse a choisi de parler au public d’Annie Ernaux dont la lecture a constitué un véritable tournant dans sa vie. Adolescente, elle découvre La Place, acheté par ses parents. Cet ouvrage, pour lequel Ernaux a reçu le Prix Renaudot, provoque chez Anne Coudreuse un écho à l’histoire de sa propre vie : elle-même avait du mal à communiquer avec son père durant son enfance.

    Manquant selon elle d’une certaine légitimité pour parler de l’écrivain, cette experte de la littérature du XVIIIe siècle se dit à la fois « heureuse et effrayée » de participer à ce colloque. Elle explique qu’une étude sociologique est possible dans la lecture du roman La honte. La honte, un instrument de domination permettant un « travail sensible pour lire le monde et sa violence ». Entièrement formée par l’étude de Pierre Bourdieu, sa rencontre avec le sociologue a provoqué chez Anne Coudreuse l’envie d’une reconversion professionnelle : celle de devenir écrivain. Les livres ont « beaucoup compté » pour elle. Grâce à eux, elle a « mieux compris ce que pouvait représenter une violence symbolique en actes pour ceux qui la subissaient ».

    « Personnellement impliquée dans l’œuvre » de l’auteure de Les Armoires vides, Anne Coudreuse explique que l’écriture est « un moyen de contenir la fureur créée par la douleur et le malheur ». Après avoir lu La Place et Les Confessions du philosophe Jean-Jacques Rousseau, cette agrégée de lettres modernes est convaincue que l’œuvre autobiographique a une réelle valeur incitative, et doit donner envie au lecteur de « franchir le pas », d’écrire lui aussi son histoire, même « sans garantie esthétique du résultat ». Voilà pourquoi elle a pensé à l’hypothèse d’une réciprocité et s’est demandé si elle était prête à faire la même chose. Idée qu’elle a rejetée au profit d’une alternative qu’elle décrit comme « hétérobiographique », à l’époque même où elle choisit de publier sa nouvelle Cynisme.

    Nietzsche disait que « le meilleur auteur sera celui qui aura honte d’être un homme de lettres ». Annie Ernaux raconte dans ses œuvres son « objectif » de « ruiner l’idée de littérature ». Des idées qui ont longuement interrogé l’auteure du roman Comme avec une femme sur l’écriture de soi. Avant de terminer cette intervention, elle déclare : « Je ne sais pas si j’ai pu éclairer Annie sur ce que ses livres représentent. […] J’ai eu la chance de donner une dimension publique à ma reconnaissance ». L’ouvrage d’Annie Ernaux lui permettant de déchiffrer sa propre histoire, Anne Coudreuse explique être « passée de l’autre côté du miroir », évoquant le lien entre l’auteur et son lecteur. Installée au premier rang, Annie Ernaux lui lance alors un énigmatique « c’est pareil ! », provoquant quelques rires timides dans cet amphithéâtre sombre mettant à l’honneur ses années d’écriture.

  • Deux visions sur ….

    …. Regarde les lumières mon Amour, un roman à la gloire du supermarché

    Par Anton Kunin

    Dans le cadre du colloque consacré à l’écrivain par l’Université de Cergy-Pontoise, deux éclairages ont été portés sur cet ouvrage. Le premier, par Lyn Thomas, chercheure et enseignante britannique, traite de la célébrité contre l’anonymat, le fil rouge de ce livre.

    Selon elle, Annie Ernaux souhaite donner la voix à ceux qui ne seraient pas entendus autrement. Elle appelle le supermarché un espace quotidien dévalorisé, qui est tout le contraire de la littérature, laquelle se pense très valorisée. Un livre sur un supermarché est donc une démarche par laquelle l’écrivain laisse de côté les usages pour s’intéresser à la culture populaire. «Il n’y a pas de mauvais sujets et d’écrivains méprisables», affirme-t-elle.
    Lyn Thomas fait remarquer que cette opposition entre intelligentsia et culture populaire se retrouve de manière explicite dans le texte du livre, au moment où Annie Ernaux parle de sa visite au rayon librairie, pour le quitter désabusée, déçue, dégoûtée de la logique commerciale qui guide le choix des livres à mettre en rayon. La deuxième communication sur Regarde les lumières, mon amour était celle de Francine Dugast, enseignante de littérature française à l’Université de Rennes.

    Une écriture photographique du réel

    Si Lyn Thomas étudie la démarche philosophique et intellectuelle de l’auteure, Francine Dugast s’intéresse à la forme de l’écriture d’Annie Ernaux.
    Selon la chercheure, Annie Ernaux a privilégié l’écriture fragmentaire car elle correspond aux objectifs de son écriture, à savoir un journal où elle note ses observations et pensées. Elle compare cette forme d’écriture à un kaléidoscope, à un miroir en éclats ou encore à des graffitis effacés aussitôt tracés, et rappelle la définition qu’en donne Annie Ernaux elle-même : «écriture photographique du réel».
    Plus largement, selon Francine Dugast, l’oeuvre d’Annie Ernaux n’entre pas dans la catégorie de l’autobiographie traditionnelle. Au contraire, l’auteure s’attache à mettre en lumière la discontinuité de la vie et l’importance des instants.

  • Annie Ernaux et les médias,

    Illustration média

    Un engagement discret

    Par Victoria Laurent et Guillaume Galpin

    Par son engagement dans la société, elle entretient un rapport avec les médias fait d’interventions portant sur l’actualité, mais sa pratique d’écriture la contraint à de rares sorties médiatiques.

    C’est autour des années soixante qu’Annie Ernaux a commencé à considérer «l’apolitisme comme impossible». Si elle préfère «faire du réel plus que du beau», c’est avant tout pour faire réagir. Elle questionne l’avortement dans « L’Evénement » ou encore l’ascension sociale dans « La Place » par exemple. Plus généralement, son engagement se porte «sur la condition des femmes» et sur «la structure du monde social».

    Les médias cherchent de plus en plus la parole des écrivains et intellectuels dans le débat public selon Marie-Laure Rossi, chercheuse à l’université Paris VII et intervenante au colloque. Annie Ernaux, présente dans la salle, explique que «beaucoup de sujets l’atteignent et qu’elle est souvent motivée pour écrire un texte d’intervention».

    Elle a ainsi réagi vivement via une tribune au Monde datée du 29 avril 2012 sur la contre-manifestation organisée par Nicolas Sarkozy le 1er mai. «fille d’ouvrière» comme elle se décrit, elle avait été «profondément indignée et accablée», ce qui l’a poussée à écrire sur le sujet. Peu de temps après, elle affirmait son soutien à Jean-Luc Mélenchon durant la campagne présidentielle de 2012.

    En février 2014, le journal L’Humanité demandait à l’écrivaine une interview pour parler des tabous qui existent encore sur l’avortement, preuve que la voix d’Annie Ernaux porte dans le débat public et qu’elle est recherchée par les médias.

    Cependant, ses interventions se font rares : «le temps médiatique n’est pas le mien». Elle se méfie de cette «forme de rapidité». «Le temps que je réfléchisse et que j’écrive, c’est déjà trop tard», explique-t-elle. «Par exemple, j’ai voulu réagir au projet de loi anti-burka qui exigeait des arguments affûtés. J’ai commencé un texte intitulé la loi Charles Martel, mais j’en étais à la moitié quand la loi est passée».

    Annie Ernaux souhaite surtout «attirer l’attention sur la situation des dominés» et «souligner la fragilité de la condition de la femme dans les médias»

  • Annie Ernaux, passage de la vie moderne

    Couverture du livre journal du dehors

    Par Louise Pluyaud

    Ecrire la vie à travers soi, telle est l’ambition d’Annie Ernaux. Se faisant lieu de passage entre elle-même et l’extérieur, l’écrivaine donne à voir une certaine réalité du monde.

     

    Sans le revendiquer, son écriture prend une dimension engagée lorsque son «moi» autobiographique s’efface pour laisser place aux autres. Ces vies prises sur le vif auxquelles elle rend par son témoignage toute leur dignité.
    «Quand je suis au dehors, ma personne est néantisée. Je n’existe pas. Je suis traversée par les gens et leur existence, j’ai vraiment cette impression d’être moi-même un lieu de passage» écrit Annie Ernaux dans son « Journal du dehors« .
    Fondue dans le corps social, l’écrivaine s’efface pour mieux observer la vie qui s’écoule devant ses yeux. Dans son dernier livre « Regarde les lumières mon amour« , elle se faufile parmi les clients du supermarché Auchan des Trois Fontaines, à Cergy où elle habite.

    Le quotidien l’inspire

    De cette expérience singulière, elle en a tiré un journal intime imprégné du dehors, des personnes prises sur le vif au moment de faire leurs courses. Un événement en soi plutôt banal, dont elle extrait pourtant une matière littéraire susceptible de nous émouvoir.
    Car, toute l’originalité d’Annie Ernaux réside en cela, de son talent à transformer l’immuabilité des existences humaines en personnages romanesques. Elle fait du quotidien son inspiration et nous présente la société française comme s’il s’agissait d’un véritable spectacle.
    «Son écriture est celle de la mobilité, de l’instantané. Elle vise le fugitif et le transitoire. Et donne à voir ce qui n’affleure presque jamais», analyse Fabrice Thumerel, critique littéraire et intervenant lors du colloque dédié à l’écrivaine sur le thème de l’«Identité et Altérité». Annie Ernaux use d’une écriture photographique pour mieux retranscrire la réalité. Pour lui redonner tout son prosaïsme, elle emploie parfois un langage familier qu’elle met à distance par des connotations autonymiques.

    La littérature surélève les classes dominées

    Ainsi, dans « La Place« , elle écrit sans trahir, sans reprendre à son compte la parole de son père ouvrier. Elle ne met pas non plus de côté l’extraordinaire diversité du monde contemporain.
    Ethnotexte, « Regarde les lumières mon amour » est la métaphore d’une société de consommation multiculturelle régie sans en avoir conscience par l’imagination démesurée des groupes de grande distribution.
    Annie Ernaux, intellectuelle d’origine modeste, a donc vite compris que la littérature lui permettrait de surélever les classes dominées par rapport aux classes dominantes. Son œuvre se laisse ainsi envahir, trouée par la vie des autres. Le témoin s’efface pour laisser place au «nous» collectif. Un acte engagé qui se confirme au fil de ses œuvres et résonnant comme un cri émis du fin fond d’un rayon librairie un soir de grande affluence.
    «Voir pour écrire, c’est voir autrement. C’est distinguer des objets, des individus, des mécanismes, et leur conférer valeur d’existence» conclut-elle à la fin de son dernier journal.

  • Des intervenants passionnés et passionnants

    illustration de "sociologie litteraire

    Par Romain Lambic

    C’est une star très particulière à qui on rend hommage en ces deux jours. Annie Ernaux est écrivaine. Son style d’écriture et ses romans sont connus dans le monde entier. C’est aussi une habitante de Cergy, d’où l’hommage exceptionnel qui lui est rendu.

    Pendant deux jours, les intervenants défilent pour montrer toute leur admiration face à cette auteure contemporaine, jamais en panne d’inspiration. Au centre des discussions ce jeudi 20 novembre en début d’après-midi, son dernier livre, paru en mars et intitulé « Regarde les lumières mon amour« .
    Assise au premier rang de la salle de conférence de l’université valdoisienne, Annie Ernaux est très attentive aux thèmes abordés par ces professeures de littérature passionnés. Francine Dugast, enseignante à l’université de Rennes II s’exprime dans un style académique très technique. La seconde intervenante, Lyn Thomas, professeure à l’université du Sussex, se laisse emporter par la passion et n’hésite pas à recenser les différentes critiques positives.

    Une auteure proche des lecteurs

    Quand l’une évoque le style «fragmentaire» et la «structure anthropologique» des écrits de la plus célèbre des cergypontaines, la seconde n’hésite pas à parler de véritable «engagement politique» et sociétal dans ses compositions.
    L’universitaire britannique reconnaît l’écrivaine proche du lecteur par un «jeu social pour faire de l’auteure un être banal.» Elle n’hésite pas non plus à reprendre un passage de l’ouvrage évoquant «une scène primitive» dans laquelle Annie Ernaux est «reconnue» dans le magasin dans lequel elle déambule, la poussant à changer de rayon «pour retrouver sa tranquillité.»

    Annie Ernaux rend la science froide humaine

    Car dans ce dernier livre, la romancière s’est amusée à flâner dans les rayons du grand magasin pour observer les gens, plus anonymes les uns que les autres, dans leur manières de faire les emplettes. Lyn Thomas analyse ce récit comme une «sociologie littéraire», une «science froide» que la plume d’Annie Ernaux a rendu humaine.
    Après une heure d’hommage sur son style, l’auteure reconnaît elle-même que le milieu qu’elle a analysé tout en gardant un esprit inspiré est empli de «nouveautés dans les scènes, dans chaque comportements et interactions.»
    La discussion attire de nombreux curieux, mêlant étudiants et amoureux de l’œuvre d’Annie Ernaux, fascinés par la passion des intervenants qui encourage à poursuivre en se plongeant dans l’œuvre écrite à Cergy-Pontoise.

  • L’ecriture hypermarché

    Hall du centre commercial de Cergy

    Par Christophe-Cécil Garnier

     

    Par son écriture neutre et son style objectif, Annie Ernaux s’est souvent impliquée dans des sujets triviaux, donnant à l’écrivain un nouveau genre.

    «Si l’écrivain représentait jadis son aristocratie de statut, aujourd’hui l’implication de ce dernier participerait d’avantage à une démocratie de terrain dont les banlieues et les hypermarchés pourraient être à la fois le lieu-type et l’espace emblématique».

    Pour ses premières paroles au colloque consacré à Annie Ernaux, Bruno Blanckeman commence fort. L’universitaire de Paris 3-Sorbonne Nouvelle fend à la vitesse des mots sa présentation et attaque le point central de son récit : l’implication d’Annie Ernaux et ses témoignages «de l’ordinaire».
    Car quoi de plus ordinaire qu’un centre commercial ? Et pourtant quoi de plus central selon l’auteur, qui déclarait dans un texte que «les femmes et les hommes politiques, les journalistes, les experts… Tous ceux qui n’ont pas mis les pieds dans un hypermarché ne connaissent pas la réalité sociale de la France d’aujourd’hui». La cité nouvelle que représente la banlieue et les odieux rayons vers qui s’approvisionnent ses habitants constituerait donc un nouveau lieu pour appréhender la littérature et ses pratiques ? À lire Annie Ernaux, la réponse semble s’imposer. Car l’écrivain n’est ni le procureur, ni le juge mais l’usager, l’oeil «mi-sensible, mi-critique. Mi-réfracteur et réfractaire» pour l’universitaire.

    Ainsi, face à une «littérature de supermarché», plate, Annie Ernaux en élabore une «d’hypermarché», architecturée comme un centre commercial. Cette singularité littéraire, «ce double marquage de l’auteur par le lieu et du lieu par l’auteur», Annie Ernaux la revendique pour ses livres et surtout pour elle. «Je ne vois pas Françoise Sagan faire ses courses dans un hypermarché. Georges Perec si, mais je me trompe peut-être», a-t-elle un jour écrit.

  • L’engagement coté corps

    L'engagement côté corps

    Par Pauline Thuillot

    Catherine Douzou, professeure des universités en langue et littérature française à l’université François Rabelais de Tours, s’est penchée sur la place du corps dans l’écriture d’Annie Ernaux.

    Catherine Douzou est partie de l’idée qu’Annie Ernaux accorde une grande importance au corps, à ses transformations mais également à ses crises (maladie, vieillesse). Son propos a permis de mettre en exergue la question de «l’engagement par le détour du corps, par la voix/voie détournée du corps en crise et précisément mis en crise par ce qui peut être considéré comme une forme d’engagement. Dans le sens où il y a engagement d’un rapport intime à un autre, par le biais d’une porosité même de ce corps.»

    Un engagement qui met le corps en crise, «où celui-ci est impossible à ignorer dans sa matérialité, où il prend une matérialité imparable», notamment à travers deux situations : la grossesse non désirée et la passion érotique. Cette analyse s’appuie sur deux textes : « L’événement » et « Se perdre ». Le premier raconte l’avortement d’Annie Ernaux quand elle était étudiante. Le deuxième n’est autre que le journal intime de l’écrivaine, qui y relate sa passion dévorante avec un diplomate russe, rencontré en 1988.

    Une intervention très remarquée qui n’a pas manqué de susciter les désaccords et des contestations rares dans un colloque, à quelques minutes de la clôture des travaux.

  • Annie Ernaux honorée par l’UCP

    Doctorat honorifique remis à Annie Ernaux

    Par Laura Bruneau et Maxime François

    Après deux journées d’émulation littéraire, Annie Ernaux a reçu un doctorat d’honneur de l’université de Cergy-Pontoise.

    L’université de Cergy-Pontoise (UCP) avait décidé de remettre un doctorat d’honneur à l’écrivaine cergyssoise Annie Ernaux pour récompenser l’ensemble de sa prolifique carrière littéraire.

    Au terme du colloque international «En soi et hors de soi», Annie Ernaux a reçu la médaille de l’UCP et son diplôme, non pas sans une certaine émotion.

    Le maire socialiste de Cergy, Jean-Paul Jeandon, présent à la cérémonie, n’a pas manqué de souligner les quarante ans de vie d’Annie Ernaux dans la commune ainsi que son engagement politique contre la montée des extrémismes. «Elle élève l’écriture au rang d’urgence sociétale» a loué François Germinet, le président de l’UCP.

    Une auteure «rebelle»

    C’est Pierre-Louis Fort, maître de conférences en langue et littérature françaises à l’UCP, qui a le mieux su rendre hommage à l’œuvre d’Annie Ernaux. Etudiant, sa thèse de doctorat portait entre autres sur ses écrits.

    Au cours de sa carrière, Pierre-Louis Fort a croisé plusieurs fois le chemin d’Annie Ernaux, notamment en 2003, lorsqu’il avait publié «Entretien avec Annie Ernaux» dans The French Review.

    Dans son éloge, il a rappelé qu’Annie Ernaux avait déclaré à propos de cet honneur : «rebelle à toute forme de distinction, c’est la seule que j’accepterai car elle a du sens». Juste avant le début de la cérémonie, Annie Ernaux confiait qu’elle avait trouvé ce colloque «gratifiant» et y avoir trouvé «des interprétations de (son) travail auxquelles (elle) n’avait pas pensé.»