• Une société anthropophage

    Mathilde Francou & Lorraine Redaud

     

    A partir d’un simple fait divers, le journaliste vénézuélien Sinar Alvarado explore la société de son pays des années 90. Portrait d’un cannibale, titre de son livre, raconte l’histoire d’un SDF avec des antécédents psychiatriques qui soudainement s’est mis à dévorer ses pairs. Alvarado réalise deux ans d’enquête en se demandant comment la société vénézuélienne a pu créer un cannibale.

    Rien n’était pourtant prédestiné. Adepte de fictions, Sinar Alvarado a longtemps hésité entre écrivain et journaliste. Après moult interrogations et l’influence d’une mère, il opte finalement pour la seconde option. Pigiste, il touche à tous les sujets, jusqu’à une certaine journée de 2004. L’une de ses voisines, s’interroge sur ce qu’est devenu Dorancel Vergas, un sans-abri schizophrène devenu cannibale. Le sang d’Alvarado ne fait qu’un tour : il y a quelque chose à creuser. Il se plonge alors dans les archives du journal El National et propose son sujet à son rédacteur en chef qui le valide le lendemain : « tout est allé très vite ».

    Au départ il écrit seulement un article. Mais après la publication de ce dernier, il a « le sentiment qu’il faut aller plus loin ». Deux ans d’enquête, de multiples entretiens avec la famille de Vergas, trois visites sur les lieux où Dorancel vit, d’innombrables lectures de dossiers psychiatriques et de rapports de police, Portrait d’un cannibale était né.

    Sinar Alvarado livre plusieurs aspects de sa vision du journalisme. « A la sortie de mon livre deux hommes m’ont posé des questions agressives ». Ces hommes étaient les maris des deux sœurs du sans-abri. Ils étaient convaincus que plusieurs faits étaient inventés. « Je leur ai répondu que s’ils n’étaient pas d’accord il fallait noter les endroits qui étaient faux et appeler un avocat pour me poursuivre ». « Chaque chose doit être défendu de cette manière : c’est un idéal que nous devons tous atteindre. Nous devons avoir des preuves et des sources pour tous ce que nous écrivons ».

    Selon lui, lorsqu’un journaliste souhaite s’engager dans une enquête il doit se poser une question, simple mais primordiale : comment un personnage qui semble anodin au premier abord peut avoir des répercussions sur la société et éclairer un aspect de celle-ci ? Le personnage du livre n’est qu’une excuse pour aborder un problème sociétal de fond. Le journaliste a pour rôle « d’apporter des éléments de compréhension de la société et non un jugement ». Le plus important est d’essayer de comprendre le personnage et de ne pas porter une quelconque opinion sur lui. Sinar Alvarado ne voulait pas considérer son personnage comme un fou. Il souhaitait rechercher l’origine de sa violence. S’il juge Dorancel comme le fait le reste de la société, cela revient pour lui à « mettre un linge humide sur une personne qui a de la fièvre », c’est-à-dire ne pas vraiment traiter l’histoire dans son ensemble. Dans le cas de Vergas, le sans-abri est devenu un assassin parce qu’il a été rejeté par sa famille. Sa maladie n’a pas été prise en charge. « C’est devenu un agresseur parce que la société l’a agressée».

    Pourtant loin de se morfondre sur son sort, Alvarado reconnaît avoir été touché par Dorancel. Outre une schizophrénie non traitée, le journaliste en profite pour s’intéresser à la géopolitique d’un territoire. Il dresse le décor d’une vallée où la vie n’a rien de simple, où le travail est dur et acharné et où la période politique est mouvementée. L’atmosphère du livre plonge le lecteur dans une période sombre du Venezuela. Sinar Alvarado gravite autour du fait divers dans une société en mal de repères.

    Loin d’un simple fait macabre étiré en une centaine de pages, Alvarado remet sur le tapis une question : naît-on criminel ou le devient-on ?

  • Portrait d’un cannibale

    Pauline Bluteau

    En master de journalisme, on est loin de se tourner les pouces. Au contraire, pour ne pas s’ennuyer, il arrive parfois qu’on les mange, entre nous…comme de vrais cannibales. Mais, tout est purement professionnel.

    Avec l’aide de la journaliste Raphaëlle Thomas, nous avons préparé une émission de radio consacrée au livre Portrait d’un cannibale, de Sinar Alvarado. De passage en France, l’écrivain et journaliste colombo-vénézuélien, accompagné son interprète Cyril Gay, ont accepté de participer à l’émission. Problème ? Ils ne savaient pas à quelle sauce ils allaient être mangés, voire dévorés. Une chose est sûre, ils ont été servis, et nous aussi !

    Pendant 40 minutes, nous les avons cuisiné, assaisonné et fait mijoter aux petits oignons. Seuls nos auditeurs pourront témoigner de la cuisson : bleue, à point et parfois saignante, selon les goûts ! L’émission était l’occasion de présenter ce journaliste, Sinar Alvarado, quasiment inconnu en France et de donner un avant-goût de son livre. Le portrait d’un cannibale raconte l’histoire de Dorancel Vargas, un cannibale vénézuélien, qui a partagé sa vie entre prison et services psychiatriques. Sinar Alvarado évoque également la vie des victimes de Dorancel, des individus pauvres et solitaires.

    Loin d’être un roman noir, ce livre est plutôt une enquête journalistique qui nous plonge dans cette affaire qui s’est déroulée dans les années 1990 au Venezuela. Lors de l’émission, nous avons fait durer le plaisir en insistant sur les conditions carcérales au Venezuela. Nous avons également évoqué les questions juridiques et psychiatriques liées au cannibalisme. Et pour finir ce repas en beauté, vous pourrez découvrir et surtout apprécier un aperçu des plus grands cannibales qui ont marqué l’histoire. Bon appétit !