Le monde du livre est à la peine. Depuis l’instauration du confinement, le secteur est en proie aux difficultés financières. Entre les fermetures de magasins, les livraisons en pagaille et l’augmentation du nombre de livres en stock, les libraires sont noyés par leur quotidien. Malgré tout, plusieurs d’entre eux tentent de relever la tête en mettant en place du Click & Collect et d’autres initiatives pour les ventes.

Sur fond de crise sanitaire, Benoît Bougerol, l’ancien directeur du Syndicat des libraires de France (SLF) et actuel directeur de la Maison du Livre de Rodez évoque son attachement pour l’objet livre et pour les librairies.

Dans quel état d’esprit êtes-vous ?

Nous sommes un peu comme tout le monde. On ne s’y attendait pas. On peut comprendre qu’au mois de mars la crise était violente, soudaine, et donc que personne n’était préparé. Ce que moi je ne comprends pas, c’est pourquoi le gouvernement n’a pas réfléchi à quoi faire avec les entreprises en cas de reconfinement. Cela n’a pas été fait, donc on s’est retrouvé dans une urgence étonnante. C’est-à-dire que la question propre des librairies en tant que commerce de première nécessité n’est pas pris en compte. Alors même que l’on a le soutien de Roselyne Bachelot, Bruno Lemaire, Jean-Michel Blanquer. C’est étonnant.

Suite aux annonces de fermetures, les citoyens se sont déplacés pour en profiter une dernière fois. Qu’en en est-il de l’engouement des français pour les librairies ?

Pendant toute la journée de jeudi, nous avons eu une ruée dans les deux librairies. Et même dans toutes les librairies de France. Le 29 octobre, cela a été probablement l’une des journées les plus fortes de vente de livres en magasin. A Toulouse, nous avons fait quasiment l’équivalent du samedi avant Noël. Malgré les très fortes ventes, c’était une panique noire. Nous n’avions pas de travailleurs saisonniers pour nous aider en caisse. A Rodez, on s’est retrouvé à 13-14 personnes pour faire le travail de 18-19 personnes. Donc, ça a été une journée de folie, mais à la fois rassurante. C’est-à-dire que les gens attendaient que les librairies fournissent à nouveau des livres. Mais ce n’est pas une excellente journée qui nous sauverait, si on continue à être fermée ou à ne faire que du Click and Collect.

Le confinement est-il un manque à gagner et un choc économique pour les librairies ?

Pour vous donner une idée, les huit semaines de fermeture (mars, avril, mai) pèsent moins que le seul mois de novembre. Déjà là, si on ferme le mois de novembre, le choc est beaucoup plus fort, avec en plus moins de chômages partiels. Novembre va être compliqué, et décembre que dire…

C’est là que se fait l’année. Durant le mois de décembre, nous faisons entre 20 et 25% de toutes les ventes de l’année. C’est vrai pour nous, mais c’est vrai aussi pour énormément de magasins. La marge perdue, si nous sommes fermés pendant les deux mois sur l’ensemble des librairies, c’est presque 500 000 euros.

Pour faire 20, 25 % du chiffre d’affaires, on va dans le mur. Certes, nous sommes présents, nous avons du click and collect et des expéditions sur internet. On est présents sur internet mais si on fait 25% de notre chiffre d’affaires, on ne va pas aller loin.

La nouvelle organisation pour le confinement est un casse-tête pour les libraires. Quels sont les principaux problèmes rencontrés du Click & Collect ?

On a reçu 1800 nouveaux titres en deux jours. Sur des tables, on sait les présenter entre les romans, la littérature, le parascolaire, la BD, les mangas, les livres pour enfants, les livres de cuisine. On peut le faire. Nous avons 860 m2 à Rodez. On peut donc présenter beaucoup de choses.

Qu’est ce qu’on peut présenter sur un écran dans une newsletter? Nous, dans une infolettre on peut présenter nos coups de cœur. On sait en retour qui a cliqué sur quoi. C’est difficile de faire une présentation d’un livre et de faire un choix à partir d’une simple description. Les gens ne l’ont pas entre les mains. Cela peut aider à la vente de quelques livres. Mais ce n’est même pas ce que l’on met dans une vitrine. Ce sont des conseils hyper dégradés, à la mode Amazon. Si on vend 200 livres par jour au lieu de 1000 livres, où va t’on ?

Comment faire pour présenter 1800 livres sur une page d’écran ? D’ailleurs, on peut retrouver tous les livres sur notre site 1 200 000 références en ligne. 100 000 à paraître. Quand les gens se baladent dans un rayon, ils peuvent se faire surprendre. C’est très fort en jeunesse, mais c’est aussi le cas en littérature et en roman. “Tiens je regarde je feuillette” Ce n’est plus possible.

Quelles sont les initiatives lancées dans votre bibliothèque ?

On a depuis 20 ans un site internet, une newsletter, une infolettre régulièrement. Évidemment il y a beaucoup d’animations physiques en magasin.

Avec le confinement, notre lettre à une cadence un peu plus élevée. Au lieu d’en envoyer une par semaine, on essaye d’en envoyer trois par semaine, pour effectivement mettre en avant des thématiques pour essayer de parler des nouveautés.

Report des prix, annulations des sorties littéraires, le monde du livre semble s’unir. Est-ce le reflet d’une cohésion nationale ?

Je pense que c’est un signe de solidarité fort. C’est une manière de dire qu’on a besoin des librairies, on ne va pas court-circuiter les librairies. Ça fait partie de tout cet environnement porteur, qui nous donne à nous aussi l’envie de faire ce métier. Un environnement porteur qui nous donne à penser qu’autour de nous, les auteurs, lecteurs, bibliothécaires, écrivains, les éditeurs et tout le monde de la culture qui tourne autour, tient à ce que le réseau qu’on représente existe, et tient à éviter son dépérissement. C’est comme le réseau des pharmacies, nous sommes pareil, on leur ressemble avec le prix unique. Au fin fond de l’Aveyron, le médicament est au même prix qu’à Paris. Pour le livre, c’est pareil. il n’y a pas de distorsion. C’est essentiel.

Ce sont des enjeux sociétaux essentiels, qui s’expriment aussi, non seulement par le prix du livre, par cette solidarité forte, mais aussi par le fait que les gens ont besoin que l’on soit ouvert et que l’on existe. C’est un besoin. Le livre est une forme d’évasion parmi d’autres qu’il ne faut pas négliger.