« Les Gens du Monde » :

voyage au cœur d’une mutation

Par Alix Demaison

Filmé pendant la campagne présidentielle de 2012, et sorti en salle quelques jours avant les 70 ans du quotidien Le Monde, le documentaire d’Yves Jeuland met en images les évolutions du grand quotidien du soir.

Il y a deux ans, le réalisateur Nicolas Philibert s’était installé dans les locaux de Radio France pour en filmer le quotidien. La Maison de la Radio, sorti en avril 2013, appelait à découvrir tout ce qui échappe habituellement aux auditeurs. Avec Les Gens du Monde, Yves Jeuland offre une plongée inédite au cœur du service politique du Monde pendant la campagne présidentielle de 2012. L’angle, plus restreint, donne une toute autre intimité avec les « gens » du Monde.

« L’observatoire d’Ivoire »

Le spectateur, assis dans son fauteuil rouge, devient un témoin invisible au sein des différents bureaux. Il peut y observer les journalistes, presqu’en voyeur. Il les regarde réfléchir, téléphoner, taper sur leur clavier, tweeter, bâiller, râler, s’engueuler. Parfois même, au détour d’une scène, on peut apercevoir une main aux fesses ou un doigt dans le nez…
L’observateur suit tantôt une conférence de rédaction, une réunion de service, un débat d’idées, un échange téléphonique, une messe-basse ; un journaliste sur le terrain, en meeting, en conférence de presse, en interview insolite dans le TGV… Il savoure une tranche de vie dans une newsroom politique animée où les journalistes ne sont pas toujours d’accord.

Journal, journal, dis moi qui tu es

Le problème de la ligne éditoriale se pose clairement à plusieurs reprises. Le Monde doit se positionner entre un journal de droite Le Figaro, et un journal de gauche, Libération. Il se veut centriste. Il doit l’être. David Renault d’Allonnes, chargé de suivre François Hollande l’explique à un couple de sexagénaires lors d’un rassemblement : « Le Monde est centriste. Centriste, au sens neutre. » L’homme a du mal à le croire. Pour lui, comme pour la grande majorité, le quotidien est plutôt centre gauche. D’ailleurs, Arnaud Leparmentier, directeur adjoint des rédactions du Monde, oubliant la caméra, n’hésitera pas à dire un jour qu’il est « le seul journaliste de droite dans un journal de gauche. »
Pourtant, toute l’équipe se questionne. Les Gens du Monde surprend par le nombre de séances collectives de débriefing ou de débat. Dans une manchette, doit-on mettre le populisme de Jean-Luc Mélenchon face à celui de Marine Le Pen ? Doit-on tomber dans le jeu du « Qui sera le ministre de la Culture » ? Faut-il ou non prendre position pour un candidat à la présidentielle ? Officiellement, non. Mais le quotidien le fera quand même en publiant à la veille du second tour des élections, un édito subtil en faveur de François Hollande.

A travers les multiples saynètes, le documentaire insiste sur la mission d’information des journalistes du Monde, sur leur véritable engagement. Cette mission, doublée de la rigueur intellectuelle fait la marque du journal.

Le défi Internet

Le quotidien est en mouvement. Avec son immersion totale, Yves Jeuland enregistre aussi, et surtout, les doutes et les incertitudes d’une profession confrontée au défi d’Internet. La couverture de l’élection présidentielle est, en effet, l’occasion pour Erik Izraelewicz, alors directeur des rédactions, d’engager la construction d’une rédaction bi-média. La moyenne d’âge diminue. La rédac est prise d’assaut par les nouvelles technologies. La newsroom politique doit répondre à tous les supports : papier, numérique, réseaux sociaux. Les « nouveaux » donnent aux « anciens » une leçon sur Twitter, cet « outil merveilleux »  et indispensable pour Thomas Wieder. Tous sont pendus à leur téléphone qui ne cesse de sonner. Une info, un détail, une requête, une explication à donner, un tweet à rédiger, une brève à poster…il y a toujours quelque chose d’important à communiquer et surtout, dans la ra-pi-di-té. Cette nouvelle immédiateté de l’information pose parfois problème. Certains lecteurs se demandent si les articles publiés sur le Monde.fr sont aussi bons. Des journalistes se plaignent de leur charge de travail qui s’est intensifiée. D’autres, souvent plus jeunes, ont compris l’intérêt du multi-supports. Thomas Wieder, le tweetos de la rédac, tweete par exemple toutes les anecdotes qui ne pourront pas figurer dans le papier. Une grande nouveauté.
De ce point de vue, tant il illustre le passage périlleux d’une époque à une autre, Les gens du Monde restera, peut-être, un document de référence.

Aujourd’hui, le développement des réseaux sociaux et l’accélération de l’information se sont accrus. En tant que journalistes en herbe, il est légitime de nous demander comment nous couvrirons la campagne présidentielle de demain, et à quelle vitesse. Une question dont la réponse se construit au jour le jour.

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Alix Demaison